Cela fait plus de deux ans que Jared Kushner, conseiller et gendre de Donald Trump, planche sur son projet. Qualifié de «deal du siècle» par le président américain, le plan vise à réussir là où ont échoué toutes les précédentes administrations des Etats-Unis: régler une fois pour toutes la question israélo-palestinienne. Mais ce week-end, la Maison-Blanche a pris tout le monde de court, en repoussant une nouvelle fois cette perspective. En lieu et place, elle a annoncé qu’elle organiserait, fin juin dans l’émirat de Bahreïn, une conférence économique au cours de laquelle Washington entend récolter des dizaines de milliards de dollars. Il s’agira «de partager des idées, de discuter de stratégies et de galvaniser les investissements (dans la région)», a expliqué la Maison-Blanche.

Jusqu’ici, Jared Kushner est resté particulièrement évasif sur les contours de ce plan. La solution des deux Etats, qui était jusqu’ici la pierre angulaire de tout règlement de la question? Le «plan du siècle» ne devrait pas la mentionner mais insister sur des frontières d’un nouveau type. Le jeune conseiller du président expliquait pourtant que son plan devrait aborder tous les grands aspects du différend: le statut de Jérusalem, le retour des réfugiés palestiniens, les liens entre les territoires palestiniens de Gaza et de Cisjordanie…

L’approche américaine est pleine de contradictions, pour le dire poliment

Martin Konecny, directeur de l’European Middle East Project

De fait, pendant que le gendre du président peaufinait son projet, les relations entre les Etats-Unis et les Palestiniens se sont dégradées comme rarement auparavant. Donald Trump a fait déplacer l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem; il a fait fermer le consulat réservé aux Palestiniens dans cette ville ainsi que la représentation palestinienne aux Etats-Unis; il a coupé une bonne partie des fonds destinés à l’Autorité palestinienne (AP), ainsi qu’à l’UNRWA, l’agence de l’ONU chargée des réfugiés palestiniens. En représailles, l’AP assure avoir également coupé tout lien avec les Américains.

«Cette histoire de conférence économique est une mascarade. C’est un moyen de diversion pour mieux faire passer un plan américain qui épouse une à une toutes les thèses israéliennes. Nous n’y serons pas», confirme au Temps une source proche de l’AP à Ramallah. Cette source se voit pourtant obligée de l’admettre à demi-mot: lundi, il n’était pas encore clair si les responsables palestiniens étaient effectivement bienvenus à Bahreïn…

«Les Américains sont en train d’essayer d’acheter les Palestiniens, affirme Martin Konecny, qui dirige à Bruxelles l’European Middle East Project. Mais je doute qu’ils y parviennent: ils ont arrêté de leur verser le moindre fonds et veulent maintenant que ce soient les Etats arabes qui passent à la caisse, sans même leur révéler ce que contient ce plan. L’approche américaine est pleine de contradictions, pour le dire poliment.»

65 milliards de dollars nécessaires au «deal»

Plus grave pour la Maison-Blanche, les hommes d’affaires palestiniens, eux aussi, ont commencé à afficher leur intention de ne pas se rendre à la conférence économique. Le plus influent d’entre eux, Bashar Masri, qui est à l’origine d’un gigantesque projet immobilier en Cisjordanie et qui est souvent pointé comme un personnage moderne dépassant les vieux clivages politiques, le disait sans détour dans un tweet: «Nous ne participerons à aucun «deal» qui échapperait au consensus national palestinien.»

Le président américain semble surtout compter sur l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis à l’heure de financer son «deal», dont les analystes américains estiment qu’il nécessiterait 65 milliards de dollars, au bénéfice des Palestiniens mais aussi des voisins jordanien et égyptien. En organisant cette conférence précisément à Bahreïn, un Etat qui n’a pas de ressources mais qui se situe dans le pré carré des Saoudiens, Washington prend en revanche le risque de heurter le Qatar, qui est aujourd’hui à couteaux tirés avec l’Arabie saoudite. Or, c’est bien le Qatar qui tient pour l’instant à bout de bras la bande de Gaza, asphyxiée par le blocus israélien.

«Une réalité de quasi-apartheid permanent»

Alors que Benyamin Netanyahou a affiché sa volonté d’annexer des parties de la Cisjordanie occupée, le mystère demeure sur ce qu’il s’agira concrètement de financer. «Le fait que la solution des deux Etats semble morte ne veut pas dire que la solution d’un seul Etat (que se partageraient Israéliens et Palestiniens) soit plus proche qu’avant, poursuit Martin Konecny. Pour ce que nous en savons, ce plan américain vise à nous éloigner de ces deux solutions pour nous plonger dans une réalité de quasi-apartheid permanent.»