Les attentats qui ont secoué la France sont en passe de lui faire perdre de grands pans d’innocence et aussi d’angélisme. En témoignent ces comptes rendus, glânés de ci de là, au gré des pages Internet des grands titres français ou des réseaux sociaux.

Dans les faits de quoi s’agit-il? De la minute de silence que l’Education nationale avait décrétée jeudi dans toute la France. Et plus précisément des réactions qu’elle a suscitées, cette minute de silence, parmi les élèves de certaines écoles.

C’est l’Express qui raconte, sous la plume de Benjamin Sportouch: «Hélène ne s’y attendait pas. Professeure des écoles dans un établissement du nord de Paris situé en réseau d’éducation prioritaire (ex-ZEP) , elle a entamé la journée de jeudi en expliquant à ses élèves de CM1 de 9-10 ans, le pourquoi du comment de la minute de silence avant la cantine. Elle n’avait pas terminé son propos introductif que des élèves, tous enfants ou petits-enfants d’immigrés d’Afrique du Nord ou subsaharienne, l’interrompent. «Oui mais ils n’avaient pas le droit de se moquer du prophète», lance l’un. «Ils n’avaient pas qu’à se moquer de notre religion», enchaîne une autre. Hélène est médusée. Elle tente de les éclairer sur la liberté d’expression, la liberté de parole (...) «Tant pis pour eux, comme ça, ils n’écriront plus c’est dur d’être aimé par des cons!», renchérit même un enfant en référence à une Une de Charlie de 2006 d’une caricature de Mahomet «débordé par les intégristes». L’institutrice leur rappelle alors les déclarations sans équivoque du recteur de la Mosquée de Paris Dalil Boubakeur condamnant l’attentat. «Lui il ne faut pas l’écouter parce qu’il fréquente des juifs», la coupe Imad. «Choquée», «très seule», «désarmée», au bord des larmes, Hélène préfère mettre un terme à la discussion».

Témoignage isolé? Tournons-nous vers le Figaro. Sous le titre: «Charlie Hebdo : ces minutes de silence qui ont dérapé dans les écoles», Pauline Verduzier écrit: «L’exercice n’a pas toujours été un exercice facile dans les écoles, collèges et mêmes lycées. Prévisible, selon les enseignants exerçant sur ces territoires où les tensions religieuses sont vives. Certains, d’ailleurs, ont préféré éluder ce moment, pour éviter tout trouble. «Impossible d’engager un débat sur le sujet», explique un professeur de philosophie de l’Essonne. Ces minutes ont même parfois dérapé. «Je te bute à la kalach», a lancé à Lille un élève de quatrième à son enseignante, pendant cette minute de silence. Dans une école élémentaire de Seine-Saint-Denis, pas moins de 80 % des élèves d’une classe ont refusé cette minute de silence. «Mais vous ne comprenez pas, le Prophète, ils n’auraient pas dû le dessiner (…). Il est au-dessus des hommes», a lancé une élève de sixième à son professeur. Un élève d’une enseignante de français dans le XIIIe arrondissement de Paris l’a interpellée en ces termes: «Madame, c’est possible que je ne fasse pas la minute de silence? Je ne veux pas me recueillir pour des gens comme ça.» Un autre lui a lancé: «Ils l’ont bien cherché. On récolte ce que l’on sème à force de provoquer.» Dans cette classe de troisième comptant 26 collégiens, huit ont rejeté la décision de décréter un jour de deuil national. Dans un collège de Roubaix, un rassemblement de 400 élèves a été dominé par un «grand bourdonnement» et les réflexions de certains qui «ne comprenaient pas bien à quoi ça servait», rapporte un enseignant. Sur son compte Facebook, une prof narre la difficile journée de jeudi, expliquant vouloir demander sa mutation. Elle raconte avoir été accueillie à 8 heures par des «Moi j’suis pour ceux qui l’ont tué»…

Même topo (mais en plus soft) au Monde, qui cite ce témoignage d’Abdel, 14 ans, en 4e au collège Pierre-de-Geyter: «Bien sûr que tout le monde a participé à la minute de silence, et il y avait tous les musulmans », insiste-t-il. Mais il ne cache pas sa motivation : « Je l’ai fait pour ceux qui ont été tués, mais pas pour Charlie [Charb], le mec qui a dessiné. Je n’ai aucune pitié pour lui. Il a zéro respect pour nous, les musulmans. Mais ce n’était pas la peine de tuer douze personnes. Ils auraient pu ne tuer que lui. » Le Monde continue: « Dans la très grande majorité des cas, tout s’est bien déroulé lors de la minute de silence, jeudi 8 janvier à midi », affirme-t-on au ministère de l’éducation nationale, en précisant être encore dans l’attente de « remontées ». « Les personnels ont été à l’écoute des élèves », explique-t-on dans l’entourage de la ministre, Najat Vallaud-Belkacem. « Néanmoins, certains cas de perturbation de la minute de silence par des élèves nous ont été signalés. Ils ont été traités localement par les équipes éducatives, de manière proportionnée à la gravité des faits. »

Dans le même ordre d’idée a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux cet enregistrement de l’émission de Jacques Bourdin, où un enseignant du 95, en France, parle de la réaction de sa classe en relation avec l’attentat contre Charlie Hebdo:

On le constate à la lecture de cette batterie de témoignages: un grand défi attend la France, si elle veut combler la fracture dont elle constate, contrainte et forcée par cette semaine dramatique, aujourd’hui l’importance. Mais une fracture qui s’est visiblement installée depuis bien plus de temps déjà...