Il y a deux semaines, Aleksandar Maric a été refoulé à l'aéroport de Kiev. Ce militant du mouvement serbe Otpor se rend régulièrement en Ukraine depuis un an, et les médias d'Etat ukrainiens dénoncent le «coup d'Etat» que les activistes serbes voudraient fomenter à l'occasion de l'élection présidentielle de dimanche prochain.

En Serbie, Otpor («résistance») a joué un rôle essentiel dans la chute de Slobodan Milosevic, et les militants ont trouvé un créneau inattendu en devenant des «consultants internationaux en révolution non violente». Ils ont ainsi formé les militants de Kmara, le mouvement géorgien qui a précipité la chute du régime d'Edouard Chevarnadze en novembre 2003.

Depuis plus d'un an, Otpor est en Ukraine pour soutenir les partisans du candidat d'opposition Viktor Iouchtchenko. Les experts serbes ont assuré des stages de formation dans 25 régions ukrainiennes, pour structurer le mouvement Pora – qui signifie littéralement «Il est temps», une reprise d'un slogan déjà testé contre Slobodan Milosevic. Et en avril dernier, les 14 meilleurs militants de Pora ont été convoqués à un stage en Serbie, à Novi Sad.

Depuis quelques semaines, les pressions de la police ukrainienne ont amené les Serbes à espacer leurs visites, mais le flambeau a été repris par les éléments locaux. En mars dernier sortait la traduction en ukrainien du livre De la dictature à la démocratie, le bréviaire des «révolutions non violentes postmodernes», ainsi qu'Aleksandar Maric lui-même les définit avec sérieux. Le livre a été rédigé par Gene Sharp, un vieux chercheur de l'Albert Einstein Institute de Washington. Le credo du livre repose sur deux axiomes: démocratie politique et liberté économique, et il dispense des «recettes» techniques pour faire chuter les régimes autoritaires de toute espèce.

«Lorsque Otpor a renversé Milosevic, des organisations de tous les pays d'Europe de l'Est nous ont contactés, raconte Aleksandar Maric. Pour ce qui est de l'Ukraine, nous travaillons depuis un an avec quelques organisations non gouvernementales, dont le but est de montrer aux Ukrainiens ce que signifie le régime de Leonid Koutchma. Nous leur avons appris à mener des campagnes, sans recommandations précises sur ce qu'ils devaient faire», explique le militant, qui multiplie les déclarations à la presse depuis qu'il a été expulsé d'Ukraine.

Sur le modèle de leurs aînés serbes, les militants ukrainiens ont donc lancé deux campagnes. Pora est la campagne négative, qui dénonce la corruption et les atteintes à la liberté des médias du régime ukrainien. La campagne positive Znaiou («Je sais») appelle les électeurs à voter en faveur du candidat d'opposition Iouchtchenko.

Militants interpellés

La tâche sera cependant difficile, car il n'existe pas en Ukraine d'organisation indépendante de surveillance des élections. Les militants de Pora mettent donc en garde de manière préventive contre les éventuelles fraudes. Les grands médias sont également presque tous acquis au régime, à l'exception de la télévision Canal 5 de Kiev et de quelques chaînes locales.

Le régime de Leonid Koutchma renforce ses pressions depuis quelques semaines. Plusieurs dizaines de militants de Pora ont été interpellés dans tout le pays, et le candidat du pouvoir, Victor Ianoukovitch, explique que «l'Ukraine n'a pas besoin de révolution».

Otpor vient officiellement d'annoncer la création à Belgrade d'une nouvelle ONG, le Centre pour la révolution non violente. Le mouvement est financé par le milliardaire Georges Soros, ainsi que par des fondations américaines comme Freedom House. En 1999-2000, les militants serbes d'Otpor avaient eux-mêmes été formés à l'occasion de stages organisés à Budapest. Les formations étaient dispensées par Robert Helvy, un colonel américain en retraite, qui avait été sollicité pour cette tache par l'International Republican Institute de Washington.

Les militants serbes s'intéressent aussi à la Biélorussie du despotique Vladimir Loukachenko, où l'opposition demeure très faible. Les élections ukrainiennes représentent donc un test pour envisager l'exportation du savoir-faire serbe dans d'autres pays.