Cette année, dans l’Ohio et l’Illinois, il n’y a pas que les jouets qui seront «made in China». Le père Noël aura les yeux bridés. Son nom? Cao Dewang. Cet entrepreneur de 70 ans dirige Fuyao, première entreprise de pièces détachées pour voiture au monde. En 2016, celui qui possède l’une des plus grosses fortunes de Chine a investi plus d’un milliard de dollars dans ces deux états américains avec des milliers d’emplois à la clé. Désormais il construit ses usines aux Etats-Unis. Une histoire qui résonne comme un conte de la mondialisation.

La terre sainte chinoise

Fuyao a pris son envol avec l’arrivée des constructeurs étrangers en Chine dans les années 1990. VW, BMW, GM et les autres profitaient alors d’une main-d’œuvre à bas coût, d’une fiscalité douce, de terrains bradés et misaient sur ce qui allait devenir le premier marché mondial de l’automobile. C’est l’époque où la Chine se transforme en usine du monde, siphonnant les investissements directs étrangers (IDE) de toute la planète. Pékin est alors l’un des grands bénéficiaires de la globalisation marchande.

Lire aussi:  Pour Donald Trump, le «Made in China» comme champ de bataille

Au fil des ans, le pays s’est enrichi, les conditions de travail se sont améliorées – et les salaires avec, les avantages fiscaux des débuts ont été rabotés, les terres se sont raréfiées et la pollution qui a enveloppé le pays a provoqué un sursaut écologique. Résultat: la terre sainte des industriels a perdu quelque peu de son charme.

Direction les Etats-Unis

A tel point que Cao Dewang, qui voyage beaucoup, est arrivé à cette conclusion: la marge de profit de ses usines américaines sera 10% plus élevées que dans son pays. «En Chine, les impôts et le coût du travail sont trop élevés!» s’est-il plaint dans les médias suscitant aussitôt un débat national. Serait-il donc aujourd’hui plus profitable de produire des pièces détachées de voitures – de la manufacture à l’ancienne – aux Etats-Unis qu’en Chine?

Cao Dewang raisonne ainsi: d’un côté, le total de l’ensemble des taxes sur les entreprises en Chine serait 35% plus élevé qu’aux Etats-Unis; de l’autre, les villes américaines rivalisent d’ingéniosité pour attirer les investisseurs: terre quasiment gratuite, électricité à moitié prix, gaz naturel cinq fois moins cher et de l’eau à profusion pour presque rien. Certes, le coût d’un ouvrier aux Etats-Unis reste huit fois plus élevé qu’en Chine. Mais avec l’automation de la production, cet ancien avantage comparatif tend à diminuer.

Bascule de la globalisation

Fuyao est un cas un peu particulier, le secteur des pièces automobiles étant très gourmand en énergie et propice au remplacement de l’homme par des robots. Mais la tendance est là: en 2015, la Chine est devenue le deuxième pays source des IDE derrière les Etats-Unis. Elle était par là même et pour la première fois un exportateur net de capitaux.

C’est un moment de bascule dans la globalisation. Le pays qui avait le plus profité des investissements étrangers pour réaliser son décollage économique est en passe de rééquilibrer à la fois son commerce et le flux de ses capitaux qui irriguent désormais l’économie des cinq continents.

Barrière et sous-enchère

Ce conte n’a pas de morale. Mais peut-être y a-t-il quelques leçons à en tirer. Aux Etats-Unis, Donald Trump promet de punir Pékin, accusé d’avoir «volé» des millions d’emplois, en déployant des barrières tarifaires au moment même où les entrepreneurs chinois s’apprêtent à investir en masse dans l’industrie américaine. En Chine, Cao Dewang, suivi de quelques économistes, appelle à un sursaut national pour baisser la fiscalité des entreprises et préserver l’emploi face à la sous-enchère fiscale que promet la nouvelle administration américaine.