Eux-mêmes ont encore un peu de mal à réaliser. «C’est vrai qu’on n’attendait peut-être pas autant de personnes», concèdent-ils. Frederico Aleixo, 22 ans, et João Camargo, 29 ans, font partie du petit groupe à l’origine des manifestations qui, le 15 septembre, ont réuni des centaines de milliers de personnes à travers le Portugal. L’ampleur de la mobilisation a pris de court les responsables politiques, dans un pays jusqu’ici très docile vis-à-vis des mesures d’austérité. «Ce n’est pas ça qui va tout changer, mais nous avons rompu avec cette fausse idée de consensus», estiment Frederico et João. Dans les semaines suivantes, deux autres manifestations sont organisées, notamment par la CGTP, le premier syndicat, et le monde de la culture.

Tout est parti d’un texte écrit fin août par quelques amis, un simple appel pour dénoncer la rigueur imposée au pays depuis 2011 par le Fonds monétaire international (FMI) et l’Union européenne (UE) en échange d’un prêt de 78 milliards d’euros. Or, une semaine plus tard, le 7 septembre, le gouvernement de Pedro Passos Coelho (Parti social-démocrate, centre droit) annonçait son intention d’augmenter les cotisations sociales des salariés pour financer une baisse des charges patronales.

Jeunesse sans perspective

Le projet provoque la consternation parmi une population déjà touchée par la baisse de ses revenus. Les Portugais répondent massivement à l’appel. «Jusque-là, les gens donnaient une chance à cette politique. On a su que c’était la mesure de trop», explique João Camargo. Dans les rues d’une trentaine de villes du pays, les cortèges réunissent 500 000 personnes, soit 5% de la population. Le gouvernement doit finalement reculer.

João Camargo et Frederico Aleixo sont emblématiques d’une jeunesse portugaise très diplômée mais sans perspective quand le taux de chômage des moins de 25 ans frôle les 35%. Le premier, diplômé en agronomie, a un contrat à temps partiel dans une organisation environnementale et gagne 500 euros par mois. Le second a trouvé un petit boulot dans un centre d’appels où son diplôme en sciences politiques ne lui sera pas d’un grand secours. Les deux garçons ne cachent pas leur sensibilité politique à gauche, mais disent «ne pas représenter de parti». De fait, la contestation du 15 septembre a mobilisé bien au-delà des clivages politiques. Et le mouvement a manifesté à nouveau mercredi, jour du vote du budget 2013 au parlement.

La loi de finances dévoilée par le gouvernement le 15 octobre est d’une extrême rigueur: elle prévoit 5,3 milliards d’euros d’économies supplémentaires, obtenues à 80% par des hausses d’impôts sur le revenu. Le taux moyen d’imposition devrait passer de 9 à 13,2%. Les dépenses de l’Etat seront, elles, réduites de 1 milliard par la baisse des prestations sociales et des retraites supérieures à 1350 euros par mois, et par une réduction de 2% du nombre de fonctionnaires.

Vainqueur des élections en juin 2011, le Parti social-démocrate et son partenaire de coalition, le CDS-PP (droite), ont une majorité absolue à l’Assemblée de la République. Hier, ils ont adopté le budget sans difficulté. Mais l’efficacité des plans successifs d’austérité est de plus en plus remise en cause dans un pays qui va entrer dans une troisième année de récession et dont le taux de chômage a dépassé 15%.

«Bombe atomique fiscale»

Le Parti socialiste, principal parti d’opposition, jusque-là favorable au plan de sauvetage de l’économie, ne votera pas le budget. Son secrétaire général, Antonio José Seguro, a dénoncé «une bombe atomique fiscale». Pour le gouvernement, les critiques sont aussi venues de son propre camp. Le président de la République, Anibal Cavaco Silva, s’est dit inquiet, et des tensions sont apparues au sein de la coalition.

L’exécutif doit faire face aux exigences des créanciers de la troïka (UE, Banque centrale européenne et FMI). En septembre, ceux-ci ont accepté d’alléger les objectifs de réduction du déficit du pays à 5% cette année et 4,5% en 2013 (au lieu de 4,5 et 3%), mais à la condition d’une dose supplémentaire d’austérité.

Des objectifs intenables pour de nombreux observateurs. «Nous avons un million de chômeurs. Les entreprises ferment. Comment pense-t-on tenir ces engagements en misant sur une hausse des impôts alors que nos recettes fiscales sont partout en baisse?» interroge Nicolau Santos, directeur adjoint de L’Expresso, le plus grand hebdomadaire du pays.

Déjà, une nouvelle manifestation est annoncée pour la visite de la chancelière allemande, Angela Merkel, le 12 novembre, deux jours avant une grève générale.