Vendredi soir, le mythique stade de Wembley n’accueillait pas un match de foot de l’équipe d’Angleterre. Pas plus qu’un concert de Muse. Vendredi, 60000 Indiens vivant en Angleterre devaient se presser pour écouter un discours de leur premier ministre Narendra Modi.

Bus affrétés pour l’occasion, sponsors profitant d’un coup de projecteur devant la diaspora, la visite du leader indien – avant tout une visite d’État – avait tout de la tournée d’une star de la pop, qui, quelques heures plus tôt, devait déjeuner avec la reine d’Angleterre.

Il faut dire que le chef de la troisième puissance économique asiatique voyage à peu près autant qu’un artiste qui vit de ses concerts. Une page Wikipédia recense même tous les déplacements de l’ex-chief minister du Gujarat, un Etat du Nord-Ouest du pays, depuis son entrée en fonction en mai 2014.

Brésil, Japon, Etats-Unis (à deux reprises), Allemagne, France, Chine… En moins d’un an et demi, l’homme fort du BJP, le parti de la droite nationaliste hindoue, a déjà parcouru une grande partie du globe. Avec une certaine élégance. Lors de son dernier tour de piste aux Etats-Unis, il aurait été vu avec seize tenues différentes. En cinq jours. Cette semaine, il était à Londres avant de rejoindre Ankara ce week-end pour une réunion du G20.

Les capitales du monde entier se l’arrache? Cela n’a pas toujours été le cas. En 2004, Narendra Modi s’était vu refusé un visa pour les Etats-Unis en raison son rôle jugé suspect dans des émeutes anti-musulmans ayant fait un millier de morts au Gujarat alors qu’il dirigeait cet État. Londres n’avait pas été plus accueillant. Interrogé cette semaine par un journaliste du Guardian, lui demandait comment s’il se sentait à l’aise face à un leader qu’il valait naguère mieux éviter, David Cameron s’est dit «heureux d’accueillir M. Modi». Pour le premier ministre britannique, il s’agit «d’affaires du passé», alors que les discussions entre l’Inde et la Grande-Bretagne se concentrent désormais sur un point: «comment les deux pays peuvent travailler ensemble à l’avenir».

De son côté, Narendra Modi, connu pour faire de son mieux pour éviter la presse, a répondu qu’il n’avait jamais été empêché de se rendre à Londres. «C’est un malentendu qu’il faut rectifier. Je suis déjà venu et j’ai été très bien accueilli», a-t-il répondu lors d’une séance de questions-réponses à laquelle deux journalistes indiens et deux journalistes anglais avaient été invités.

Cette fois-ci non plus, l’Indien, qui devait déjeuner vendredi avec la reine d’Angleterre, n’avait sans doute rien à reprocher à l’organisation. Car, si le leader du sous-continent est accueilli à travers le monde, c’est surtout pour les perspectives d’affaires qu’il représente. Sa visite cette semaine en Grande-Bretagne devait déboucher sur des contrats se montant à 9 milliards de livres (13,7 milliards de francs). Londres, plus que toutes les autres capitales, «doit espérer un geste en retour pour avoir joué un rôle de premier plan pour faire revenir Narendra Modi sur la scène internationale avant son accession au pouvoir en mai 2014», explique Gopalan Balachandran, professeur de sciences politiques à l’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement (HEID).

La France – où Narendra Modi a rencontré 38 des 40 patrons du CAC40, entre autres en mai dernier – ou l’Allemagne – ou 18 accords ont été signés le mois dernier – se frottent également les mains. Sentant la victoire du BJP venir, les pays occidentaux ont petit à petit changé d’attitude face à son leader, très apprécié des milieux d’affaires, rappelle l’expert.

Si le premier ministre est acclamé dans les plus grands stades du monde – à New York, le chef d’État avait en fait rempli Madison Square –, il commence à être contesté chez lui. Présenté comme le seul à même de redresser une économie enlisée, face à une opposition décrédibilisée par les scandales de corruption à répétition, Narendra Modi et son parti avaient provoqué un raz-de-marée il y a un an et demi. Avec une majorité à la chambre basse du parlement, l’homme de la droite nationaliste avait les coudées franches pour mettre en place les réformes promises, sur le modèle du Gujarat.

18 mois plus tard, «le gouvernement n’a pas tenu ses promesses de réformes, notamment parce qu’il n’a pas été capables de se fixer des priorités», poursuit Gopalan Balachandran, pour qui il semble être «en mode campagne politique 24 heures sur 24», ce qui pose une série de problème. Notamment, avance le professeur, il s’est beaucoup impliqué dans les élections dans l’État du Bihar, qui se sont soldés, il y a une semaine, par un revers cinglant. Le BJP y a perdu 38 sièges.

Or, s’impliquant personnellement pour son parti, le chef de l’État avait participé à plus d’une trentaine de meetings. D’où un résultat largement interprété comme un référendum raté.

Depuis ce désaveu, le gouvernement a embrayé en annoncé une série de réformes «renforçant l’impression que ce gouvernement est davantage du vent que de la véritable substance», estime Gopalan Balachandran. Ce dernier ne conteste par ailleurs pas l’intérêt des déplacement du premier ministre. «L’Inde a besoin d’une politique étrangère énergétique. Mais la question, comme pour les annonces de cet exécutif en général, est de savoir si ces voyages font véritablement l’objet d’un suivi institutionnel», explique-t-il. Ce qui n’est pas toujours le cas. Par exemple, cite l’expert, des chefs d’État voisins d’Asie du Sud, dont le Pakistan, ont été invités à la cérémonie d’intronisation de Narendra Modi, laissant espérer des relations de voisinage plus amicales. Cela ne s’est pas matérialisé, constate Gopalan Balachandran, l’Inde et le Pakistan ne communiquant plus. Les relations avec le Népal ne se sont pas non plus améliorées malgré une visite jugée réussie à Katmandou. D’où l’impression que ces déplacements à l’étranger, outre qu’ils soulèvent des questions quant à leur utilité, sont «surtout un exercice de popularité». Qui ne sont, désormais, plus au budget de la campagne du BJP, mais à celui de l’État.