De l’autre côté du «no man’s land», c’est la Syrie. Depuis le 22 juillet, le poste frontière de Bab al-Salam, en face de Kilis, en Turquie, est tenu par les rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL). Plus précisément par les combattants de la brigade Tempête du nord, et ce détail est important, parce qu’ici, l’ASL a des contours flous.

En revanche, les hommes qui contrôlent effectivement la région ont des visages connus. Le chef de la brigade, Ammar al-Dadikhli jouit de pouvoirs discrétionnaires: on dit qu’il peut faire la pluie et le beau temps sur cette terre entre Alep et la Turquie, mais il est contesté par certains de ses lieutenants, par les autres brigades et, surtout, par la population. Alors qu’elle a engrangé les victoires militaires, l’ASL souffre encore d’un manque de coordination et d’unité, ce qui sape sa crédibilité et mine le terrain pour une éventuelle transition post-El-Assad.

Une marque

Dans son dernier rapport sur la Syrie, l’International Crisis Group (ICG) présente l’ASL comme une marque plutôt que comme un corps armé unifié: «Il faudrait qu’elle se dote d’une hiérarchie placée sous un commandement unique, et qu’elle propose des affiliations politiques claires afin de réunir les douzaines de bataillons qui se battent sous sa bannière.» L’ASL a pâti de l’éloignement de son état-major qui, jusqu’en octobre dernier, se trouvait confiné dans un camp en Turquie. Mais ce qui est surtout en cause dans ses faiblesses, c’est le manque de moyens pour lui permettre de s’affirmer comme seule résistance armée légitime.

D’autres groupes sont apparus, qui ont délaissé l’ASL et se sont tournés vers des bailleurs de fonds privés. Parmi lesquels, se réclamant du djihad, Jabhat al-Nosra (Front de secours) et Tajamo Ansar al-Islam (Rassemblement des partisans de l’islam) qui ont pu, selon le rapport d’ICG, bénéficier de fonds privés en provenance des pays du Golfe, alors que l’ASL ne recevait encore pratiquement aucun soutien extérieur. Les deux groupes ont revendiqué, début octobre, des attentats, le premier à Damas, le second à Alep. L’un et l’autre ont rejeté la proposition de trêve de l’émissaire onusien Lakdhar Brahimi, alors que l’ASL l’a signée.

Figure proéminente de la résistance à Alep, Hadji Mara, dont la popularité s’est encore accrue à la faveur de sa dernière blessure de guerre, a regroupé sous son autorité un grand nombre d’unités combattantes, les katibas. Mais, comme d’autres groupes, Jabhat al-Nosra refuse de le suivre. Sur le champ de bataille cependant, la coopération se déroule étonnamment bien et relève du pragmatisme, un front uni pour un but commun: renverser le régime. L’idéologie et les plans politiques sont mis de côté au profit d’une collaboration au jour le jour. Mais, que ce soit pour aller à la victoire ou pour préparer la transition politique, les chefs de guerre devront faire plus et se mettre d’accord.

A Azaz, le premier village syrien après le poste frontière, les combats ont cessé. La brigade Tempête du nord n’a pas l’intention d’abandonner le territoire qu’elle a conqui,s et son chef, Ammar al-Dadikhli, a des projets pour la région: il veut établir une banque pour aider les commerçants et financer les groupes armés en manque de fonds. Mais certains, y compris dans ses rangs, estiment qu’il outrepasse son mandat et accapare les pouvoirs. «Je ne veux plus payer une taxe aux rebelles chaque fois que je traverse la frontière. Je ne sais pas où va l’argent, je préférerais que des civils administrent le village», déplore un commerçant.