France

Contre les 80 km/h, la révolte des campagnes françaises

L’abaissement de la limitation de vitesse sur les routes rurales françaises est entré en vigueur dimanche. Dans les départements ruraux lassés des contrôles radars, la colère gronde.

Magny-Cours, au sud de Nevers. De 1991 à 2008, c’est ici que se déroula, chaque année, le Grand Prix de France de Formule 1. Le circuit, promu par l’ancien président François Mitterrand – élu du département de la Nièvre –, est ensuite retourné à des catégories de bolides moins prestigieuses, faute de pouvoir assurer à la F1, en cette terre rurale d’élevage, le flot de mondanités et de strass requis.

Ironie suprême: trois radars guettent désormais à la sortie de la bourgade, dans un rayon de 10 kilomètres, les automobilistes qui dépassent la limitation de vitesse. 110 km/h sur la Nationale 7, à double voie depuis quelques années. Et maintenant 80 km/h sur les routes adjacentes à voie unique, signalée depuis ce dimanche par des panneaux tout neufs. Avec, pour renforcer la surveillance routière, un quatrième radar attendu sous peu…

Jean-Pierre est agriculteur, propriétaire d’une ferme dans une commune voisine. Il a rejoint l’association «40 millions d’automobilistes» qui se bat, en France, contre l’abaissement de la limitation de vitesse sur les routes secondaires à 80 km/h, entré en vigueur le 1er juillet. Sa voiture n’est pourtant pas sportive. C’est au volant d’une camionnette utilitaire que le paysan nous reçoit en contrebas de la tribune du circuit, sur lequel tournent des motos grosses cylindrées.

300 à 400 vies sauvées

A Magny-Cours, les habitants disent ne plus supporter les amendes à 90 euros et les retraits de points sur leur permis de conduire qui les guettent à la première infraction. 4450 stations radars fixes scandent aujourd’hui les routes de France. Elles ont, en 2017, rapporté plus d’un milliard d’euros au budget de l’Etat. 80% des infractions sont acquittées par les Français. Les conducteurs étrangers «flashés», eux, ne sont que 46% à les payer.

Colère: «Ceux qui parlent de sécurité routière nous mentent, fulmine notre interlocuteur. On ne s’y retrouve juste plus entre les tronçons à 90 km/h, à 80, à 50. Ce qui est sûr en revanche, c’est que la Cour des comptes voit juste: elle prévoit dans son dernier rapport une augmentation des recettes grâce à cette nouvelle mesure.»

L’exemple de Magny-Cours est éloquent. Dans un virage, près du lieu-dit «La ferme du Marault», un établissement agricole où est tenu à jour le registre de la race bovine charolaise, un bouquet de fleurs gît au pied d’un panneau montrant deux silhouettes. En septembre 2016, un piéton qui traversait l’ancienne N7 a trouvé la mort, fauché par une voiture qui circulait à plus de 100 km/h. De quoi justifier la circulaire signée en juin par le préfet de la Nièvre pour expliquer le passage aux 80 km/h: «31% des accidents en France sont dus à une vitesse excessive, devant l’alcool (20%) et le non-respect des priorités (12%), peut-on lire. 81,4% des infractions sont liées à la vitesse. 300 à 400 vies par an pourront ainsi être sauvées.»

900 000 kilomètres concernés

Cet argument, le premier ministre Edouard Philippe le martèle depuis que la décision a été prise d’instaurer cette nouvelle limitation, dans les cartons depuis… septembre 2013. Les experts de la sécurité routière, inquiets de la remontée du nombre de morts sur les routes (3384 tués en 2014, 3693 en 2017), l’avaient alors recommandée pour tomber au-dessous des 3000 morts par an: «En cas de freinage d’urgence, celui qui roule à 80 km/h parcourt 15 mètres de moins qu’à 90 km/h», avait expliqué le chef du gouvernement français, en mars, lors d’un déplacement dans la Sarthe, le département des… 24 Heures du Mans.

Lire aussi: Le nombre de morts sur les routes suisses a augmenté en 2017

En prenant l’exemple d’un accident survenu en Bretagne, lors duquel une famille avait trouvé la mort: «Trois morts, trois enfants. Vous avez raison, c’est scandaleux. C’est scandaleux ce qu’ont vécu les témoins de cet accident, les équipes de secours, ce qu’a vécu le gendarme qui l’a annoncé à la famille. Vous avez raison, c’est scandaleux», avait-il ironisé. Au total, 900 000 kilomètres de routes départementales et nationales sont concernés, depuis hier, par la nouvelle limitation.

Campagnes contre métropoles

Les riverains du circuit de Magny-Cours, dans la Nièvre, pondèrent cet alarmisme. André est postier. Il effectue ses tournées de courrier en voiture: «La moindre inattention au compteur, et vous risquez le flashage, se plaint-il. On divise de plus en plus la France entre les gens des villes, qui n’ont presque jamais besoin de leurs voitures, et ceux des campagnes qui n’ont pas le choix.»

L’explication tient. Pour faire vivre les communes rurales et y maintenir une activité scolaire, les classes primaires ont été éclatées entre différentes localités. Résultat: André doit faire 30 kilomètres aller-retour, chaque matin, pour déposer son fils de 9 ans à l’école. Comme lui, les parents se pressent. Et les radars veillent… Un millier de ces capteurs, embarqués et confiés à des sociétés privées, sont annoncés à partir de cette année. Ils devraient se multiplier sur les routes voisines de la Suisse. Dans cette Nièvre rurale, une épidémie d’incendies de radars avait d’ailleurs eu lieu, en 2013, poussant la gendarmerie à intervenir après le saccage de plusieurs mouchards.

Révolte des campagnes contre les métropoles? Nouvelle preuve de l’élitisme urbain de la présidence Macron? 74% des Français s’avouaient en tout cas, en avril, défavorables aux 80 km/h, selon un sondage BVA. Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, ancien maire de Lyon, a aussi pris ses distances, craignant la fronde rurale alors que de nombreuses villes petites et moyennes sont aujourd’hui sollicitées pour accueillir des migrants. Rien n’y a fait. Le décret a été signé le 17 juin. Seule concession: un réexamen de l’efficacité de la mesure est prévu en juillet 2020.

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