On en parle depuis quelques années comme du produit miracle. Le Plumpy Nut, premier-né des «aliments thérapeutiques prêts à l'emploi» (ATPE), a déjà permis de sauver des milliers d'enfants de la famine. Mélange de pâte d'arachide, d'huile végétale, de lait en poudre, de vitamines et d'éléments minéraux, la préparation est hypercalorifique et directement comestible, sans qu'il n'y ait besoin d'ajouter quoi que ce soit. Plus de risque, donc, de contamination. Sa distribution, dès lors, ne cesse de croître à travers le monde. Ce succès, paradoxalement, inquiète Terre des hommes.

«Les ATPE sont extrêmement utiles dans les cas de malnutrition aiguë sévère parce qu'ils permettent d'éviter l'hospitalisation des enfants ayant encore de l'appétit; ceux-là sont remis sur pied à la maison, grâce à l'ingestion de ces aliments, relève Jean-Pierre Papart, médecin spécialisé en nutrition et santé publique à la fondation vaudoise. Le problème est que certaines ONG, comme Médecins sans frontières, prônent un usage à tout va des ATPE, y compris pour les cas de malnutrition aiguë modérée. Cette surmédicalisation risque d'entraîner de nouvelles dépendances.»

Pour lutter contre la malnutrition aiguë modérée, Terre des hommes défend une approche globale: développement des structures de soins, amélioration des conditions d'hygiène, éducation, démonstrations culinaires... le tout dans le respect de la culture locale. «On ne peut pas débarquer, comme ça, avec notre produit occidental miracle, évidemment fabriqué chez nous. Cela revient à nier l'intelligence des populations concernées. Il s'agit aussi d'une question de rapports Nord-Sud. Sans compter qu'une solution acceptable pour les situations d'urgence ne devrait pas l'être à long terme», fulmine Jean-Pierre Papart.

«Nous ne prônons pas un usage indiscriminé de ces produits, rétorque Christian Captier, directeur général de Médecins sans frontières (MSF) Suisse. Mais il y a des pays, comme le Niger, où durant la période de soudure, pratiquement tous les enfants sont concernés par la malnutrition aiguë sévère, aiguë modérée ou au moins perdent du poids. Ils deviennent donc une population à risque. Dans ce cas, les ATPE peuvent être utilisés à titre préventif, pour empêcher, par exemple, un malnutri modéré de passer dans la catégorie sévère. On ne va quand même pas attendre que ces gosses soient au bord de la mort pour intervenir, ni les laisser mourir pour ne pas créer de dépendances! Evidemment qu'il faut promouvoir l'éducation, l'allaitement... mais il y a des cas où cela ne suffit pas. L'approche uniquement développementaliste a prouvé son inefficacité; on l'applique depuis trente ans et il y a quand même des millions d'enfants qui meurent de faim chaque année!» Christian Captier concède cependant que les ATPE devraient être produits localement. Des usines existent déjà au Niger, en Ethiopie et au Malawi.

Adeline Lescanne, directrice des opérations de Nutriset, l'entreprise française qui fabrique le Plumpy Nut, rappelle que «la formule a été mise au point pour traiter les enfants atteints de malnutrition aiguë sévère. Dans ce cas, trois sachets par jour pendant quelques semaines permettent de guérir un petit malade. Nous savons cependant que certains les utilisent pour des cas moins graves, à raison d'un demi ou d'un sachet par jour, en complément. Si ça marche, tant mieux.» Une position que réfute catégoriquement André Briend, père du Plumpy Nut, aujourd'hui en poste à l'Organisation mondiale de la santé (OMS): «Ce produit doit être utilisé pour les cas de malnutrition aiguë sévère. Pour les autres, il y a les farines, les compléments... La formule ne peut être la même pour un aliment qui remplace la ration de base ou qui la complète seulement. Nous travaillons d'ailleurs à une autre composition, spécifiquement destinée aux cas de malnutrition aiguë modérée.»

Près de 20 millions d'enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition aiguë sévère à travers le monde. Entre 3 et 5% d'entre eux sont traités avec des aliments thérapeutiques prêts à l'emploi. Quant à la malnutrition aiguë modérée, elle touche quelque 55 millions de bambins. Une réunion d'experts a été organisée la semaine dernière par l'OMS à Genève pour déterminer la meilleure manière de traiter les cas de malnutrition aiguë modérée. Les intervenants ne sont, pour l'heure, pas parvenus à un accord sur le produit idéal.