reportage

Convalescence irlandaise

L’Irlande sort à petits pas de sept années d’austérité. Un choc d’une ampleur exceptionnelle qui a mis le pays à genoux. Aujourd’hui, la croissance revient lentement, tirée essentiellement par les exportations. Mais la reprise est encore fragile et l’inquiétude reste de mise

irlandaise Convalescence

L’Irlande sort à petits pas de sept années d’austérité. Un choc d’une ampleur exceptionnelle qui a mis le pays à genoux. Aujourd’hui, la croissance revient lentement, tirée essentiellement par les exportations. Mais la reprise est encore fragile et l’inquiétude reste de mise. Reportage

Ne demandez pas aux clients de Craig, un pub de Cork, la deuxième ville irlandaise, s’ils ont vu que la reprise économique était enfin là. «Franchement, je ne vois pas ce qui va mieux. Mes clients ne dépensent pas plus. Les jeunes continuent à quitter le pays pour aller trouver des emplois à l’étranger. La semaine dernière, ma nièce a émigré en Australie», s’agace James Tuohy, le barman. Steven Leonard, un habitué, confirme. Le jeune nutritionniste de 27 ans vient de passer trois ans au Canada, avant de finalement trouver un emploi à Cork. Mais ses deux frères et sa sœur sont partis à Londres: «Les impôts n’en finissent pas d’augmenter ici, tandis que la vie quotidienne est de plus en plus chère.»

Cette grogne sociale a fini par s’exprimer dans la rue. Il y a un peu plus de deux semaines, entre 50 000 et 100 000 personnes, selon les sources, ont défilé à Dublin pour protester contre l’instauration, à partir de 2015, du paiement de l’eau, qui était gratuite jusqu’à présent. La mobilisation est exceptionnelle pour l’Irlande; elle symbolise le ras-le-bol face à la rigueur.

Toutefois, le pays est à un tournant. Avec la présentation du budget 2015, l’Irlande a officiellement mis fin à la rigueur le mardi 14 octobre. Pour la première fois depuis les mesures prises d’urgence en 2008, le budget annuel va légèrement augmenter. Au total, un demi-milliard d’euros va être injecté dans l’économie. La tranche supérieure de l’impôt sur le revenu va être réduite d’un point, à 40%, l’assiette des cotisations sociales sera légèrement réduite, des aides à la construction immobilière ont été décidées… «Ça marque la fin de l’ère d’austérité», annonce Brendan Howlin, le ministre des Dépenses publiques.

Si Dublin peut se permettre un tel geste, c’est que la situation économique s’est nettement améliorée. Le retour de la croissance cette année (+ 4,7% prévu en 2014) allège le déficit, qui devrait être de 3,7% du produit intérieur brut (PIB) cette année. Loin, très loin des 32% de déficit de 2010, quand l’Etat avait dû venir au secours des banques.

L’Irlande tourne ainsi la page d’une période d’austérité ravageuse. Au total, la «consolidation» budgétaire a porté sur 32 milliards d’euros en sept ans, soit 20% du PIB. Un choc d’une ampleur exceptionnelle. Les Irlandais ont connu de nombreuses hausses d’impôts, une taxe foncière a été créée, les salaires des fonctionnaires ont baissé de 11% en moyenne… Tout ça pour sauver un système financier qui a explosé en même temps que l’énorme bulle immobilière des années 2000. Toutes les banques irlandaises ont été nationalisées, au moins partiellement. Au bord du défaut de paiement, l’Irlande a dû faire appel fin 2010 à un plan de sauvetage du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Union européenne (UE).

Progressivement, pourtant, les choses se sont améliorées. Le déficit a lentement été réduit, ce qui a permis à l’Irlande de retrouver la confiance des marchés financiers. Le pays a pu sortir du plan de sauvetage fin 2013. Et cette année, la croissance est enfin au rendez-vous, tirée essentiellement par les exportations. Le chômage est en nette baisse, à 11% après un pic à 15%.

Prosys est une bonne illustration de l’amélioration de l’Irlande. Située dans une zone industrielle de la banlieue de Cork, cette petite société de 45 employés produit dans son usine flambant neuve des machines haut de gamme destinées à la fabrication de médicaments, vendues à 80% à l’exportation. Paradoxalement, c’est grâce à la crise que cette entreprise se porte bien.

En 2005, Michael McLoughlin, l’un de ses fondateurs, voulait se diversifier vers un nouveau type de machines. Il avait acheté un terrain, en pleine bulle immobilière, pour installer une nouvelle usine. «Mais face aux coûts de la construction, on a renoncé. C’était vraiment trop cher pour nous», explique-t-il. Avec la récession, le secteur du BTP s’est soudain arrêté, et les salaires ont fortement chuté: «Nous avons pu construire l’usine pour 2 millions d’euros, moitié moins que le coût prévu initialement.»

Cette relance par les exportations a été la principale stratégie économique du gouvernement irlandais. Conscient que l’austérité écrasait l’économie intérieure – qui s’est contractée au total d’un quart –, Dublin a tout fait pour attirer les entreprises étrangères, avec comme arme principale son taux d’imposition sur les sociétés particulièrement généreux, à 12,5%.

Dans les locaux de Tyco, la peinture sent encore le frais et la moitié des bureaux sont encore vides, prévus pour de prochaines embauches. Cette multinationale américaine, spécialisée dans les systèmes de détection d’incendie, a décidé en janvier d’ouvrir à Cork son «centre de services internationaux». En clair, le développement informatique, mais aussi la comptabilité de l’ensemble du groupe y sont réalisés. Nonante personnes ont déjà été recrutées.

Donald Sullivan, qui dirige les opérations irlandaises, reconnaît que la fiscalité a été «un facteur» dans la décision d’investir. Mais il affirme que l’attractivité du pays tient à de nombreux autres avantages. Il cite pêle-mêle la proximité culturelle avec les Etats-Unis – même langue, même vision de l’économie –, la qualité des universités, la présence de nombreuses autres multinationales… La baisse immobilière, qui lui permet d’avoir des locaux pour une bouchée de pain, et le gel des salaires ont fait le reste.

Pour Donald Sullivan, l’ouverture de l’Irlande aux investissements étrangers est ce qui a sauvé le pays. Mais c’est aussi sa fragilité: «Nous sommes une petite économie ouverte qui dépend des exportations. Si le reste du monde attrape froid, nous aurons la grippe.» Pour être vraiment solide, l’Irlande a besoin d’un rebond de son économie intérieure. De ce côté-là, les tout premiers signes positifs commencent à apparaître, mais ils sont extrêmement ténus. La consommation des ménages a progressé pour la première fois cette année, de 1,4%.

Dans le centre-ville de Cork, les commerçants ne montrent cependant aucun enthousiasme. Patrick O’Flynn, boucher et fils de boucher, installé depuis 1929, parle des «premiers pas de bébé» de la croissance: «C’est la pire crise qu’on ait connue, pire encore que les années 1980. Mais au moins, ça ne se détériore plus.» Dans le charmant «marché anglais» voisin, les signes de reprise sont quasiment inexistants. «Les gens sont un peu moins déprimés, mais ils ne dépensent pas plus qu’avant», estime la marchande de poisson. Le réparateur de montres, Owen Lynch, confirme: «Les gens ont pris un tel coup sur la tête qu’ils n’osent pas espérer. On nous dit que la reprise est là, mais moi, je vois que personne n’ose se remettre à dépenser.»

«Nous sommes une petite économie ouverte qui dépend des exportations. Si le reste du monde attrape froid, nous aurons la grippe»

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