Le Sommet de Nairobi «pour un monde sans mines» s'ouvre lundi 29 novembre dans un climat étrange, fait de profondes satisfactions et d'appréhensions non moins légitimes parmi ses participants. Cette première conférence de révision de la Convention d'Ottawa contre les mines antipersonnel de 1997 fera le bilan de cinq années de succès plus que positif dans la lutte contre ce fléau planétaire, qui fait encore entre 15 000 et 20 000 victimes par an. Mais de l'aveu de nombreux participants, ces succès mêmes font paradoxalement figure d'obstacles pour l'avenir: comment, en effet, faire mieux les cinq prochaines années sans paraître faire moins? Comment maintenir le degré de mobilisation qui a prévalu ces dix dernières années, populaire et étatique, pour atteindre les buts fixés par la Convention?

Le traité, auquel 152 Etats (dont neuf doivent encore le ratifier) adhèrent aujourd'hui, a clairement besoin d'un «nouveau souffle» pour étendre encore l'universalité du texte, selon l'expression d'un observateur suisse. Faute de quoi «il faut craindre la lassitude de certains Etats, dès lors que le thème de la lutte contre les mines antipersonnel est perçu comme politiquement moins vendeur», affirme Paul Vermeulen, directeur de Handicap International-Suisse. Signe que ces inquiétudes sont légitimes, certaines délégations gouvernementales ne seront pas du niveau espéré. Ce sera notamment le cas de la Suisse, pourtant parmi les pays à la pointe du combat, mais qui ne sera représentée que par le secrétaire d'Etat Franz von Däniken.

Steeve Goose, de Human Rights Watch, et l'un des coordinateurs de l'Observatoire des mines dont le Rapport 2004 vient de paraître, détaille quelques motifs de satisfaction en question: les trois quarts des pays de la planète ont rejoint la Convention à ce jour, et le mouvement d'adhésion se poursuit; l'utilisation des mines antipersonnel a diminué de manière drastique depuis son entrée en vigueur, et les seuls pays qui en ont continuellement fait usage de 1999 à 2004 sont la Russie et le Myanmar; sur la cinquantaine d'Etats producteurs notoires, 36 ont officiellement abandonné et stoppé la production; en matière de destruction des stocks, 65 Etats parties ont achevé de détruire les leurs, soit un total de 37,3 millions de mines détruites.

«Le succès de ce traité de désarmement est l'exception qui confirme la règle», commente un observateur suisse en référence aux autres dossiers de désarmement aujourd'hui en déshérence. Même des acteurs non-étatiques ont emboîté le pas en adhérant à l'Appel de Genève, qui est aux groupes rebelles ce que la Convention d'Ottawa est aux Etats. «Ce large mouvement d'adhésion s'explique par le fait que les mines antipersonnel ne représentent plus aucune utilité sur le plan militaire, explique Stephen Goose. Sinon, comment voulez-vous qu'autant de gouvernants soient parvenus à convaincre aussi vite leurs militaires de se débarrasser de ces engins?»

Des motifs d'inquiétudes, en revanche, existent aussi. Le rythme des adhésions s'est ralenti ces derniers mois. De gros producteurs ou détenteurs de mines, notamment les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l'Inde ou le Pakistan – demeurent résolument en marge du système. Ils disposent encore de stocks estimés à quelque 180 millions de pièces. A la consternation générale, les Etats-Unis ont même revu leur politique en février dernier, affirmant que l'adhésion au traité n'était plus leur objectif à terme. Un signal politique dont se seraient bien passé les promoteurs du traité, qui déplorent les conséquences sur d'autres pays de ce revirement. Mais surtout, de nombreux Etats parties risquent d'éprouver de graves difficultés à respecter la date butoir de 2009 (dix ans après leur adhésion) pour nettoyer leur territoire des mines. Le plan d'action pour les cinq prochaines années, qui doit être adopté à Nairobi, portera notamment sur la manière d'aider ces pays à remplir leurs engagements sans affaiblir la Convention.

Autre sujet qui sera discuté, à l'initiative du Comité international de la Croix-Rouge (CICR): le cas des Etats signataires qui mènent des opérations militaires avec des Etats non membres. «Prenez le cas de l'OTAN, explique Stephen Goose. Certains membres se disent prêts à fournir une couverture aérienne aux troupes américaines lorsqu'elles posent des mines. Pour nous, c'est une violation de la Convention.» Nul doute que le cas de l'engagement britannique en Irak sera évoqué, même si les Etats-Unis n'y ont pas utilisé de mines antipersonnel. Last but not least, l'assistance aux victimes, pour laquelle le traité ne prévoit aucune date butoir. Elle est dans une large mesure la laissée pour compte des programmes de santé des pays affectés par les mines. «Il y a aujourd'hui une fenêtre d'opportunité pour sensibiliser ces pays qu'il ne faut pas manquer», note Paul Vermeulen.

«Le Sommet de Nairobi offre la chance aux responsables politiques au plus haut niveau de réaffirmer leurs engagements», résume l'ambassadeur autrichien Wolfgang Petritsch, président désigné du sommet. Or rien ne dit qu'il sera entendu.