A la tête d’une armée

humanitaire

La Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) se targue d’être le plus grand réseau d’aide humanitaire du monde, avec 17 millions de volontaires dans 189 pays. Elle est pourtant moins connue que son frère aîné le CICR. Rencontre avec son nouveau secrétaire, le Sénégalais Elhadj Amadou G. Sy

Le Temps: La Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) vit dans l’ombre du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Quelle est la différence entre les deux organisations?

Elhadj Amadou G. Sy: Nous appartenons tous deux au mouvement lancé par Henri Dunant, qui a fondé le CICR en 1863. Depuis, presque tous les pays du monde ont créé leur propre organisation nationale de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge. Nous comptons aujourd’hui 189 sociétés membres. Avec le CICR, je préfère parler de complémentarité. Il se concentre sur les conflits armés et nous nous occupons plutôt des catastrophes naturelles.

– Les crises humanitaires se multiplient. Quelles sont vos priorités?

– Ce sont celles que se donnent nos membres. La Fédération agit en appui. Lors d’une crise majeure, d’autres sociétés viennent à la rescousse. Nous coordonnons leurs efforts, notamment sur le plan logistique. Après le tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon en 2011, près de 100 sociétés ont envoyé des équipes pour fouiller les décombres et ont récolté 600 millions de dollars. Même l’Afghanistan ou le Kenya ont apporté une assistance. Je crois que c’était une manière de rendre la pareille aux Japonais, qui ont toujours été généreux de leur aide.

– Rien de tel aujourd’hui contre Ebola.

– Ce n’est pas une crise comme les autres. L’épidémie fait peur et suscite l’incompréhension. Les frontières avec la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone ont été fermées et de très nombreux vols supprimés. On préfère isoler les pays contaminés plutôt que d’envoyer des gens sur place qui risquent d’être infectés et d’importer le virus lors de leur rapatriement. Cette crainte freine la mobilisation internationale. Mais il ne faut pas caricaturer: les bonnes volontés existent. Dès le début de l’épidémie, les Croix-Rouge congolaise, ougandaise mais aussi rwandaise ont détaché des volontaires en Afrique de l’Ouest. Elles étaient parmi les rares organisations à avoir une expérience de la maladie. Aujourd’hui, nous avons sur place 150 internationaux, dont une majorité d’Occidentaux, en plus des 5000 volontaires locaux.

– Sont-ils au contact des malades?

– Oui. Nous avons ouvert à la mi-septembre un centre de traitement à Kenema, en Sierra Leone, avec pour l’instant 80 lits. C’est totalement nouveau pour nous. Au début de l’épidémie, nos volontaires s’occupaient plutôt de sensibilisation. Ils accompagnaient aussi les enterrements, afin que les proches ne touchent pas le défunt. Il faut bien expliquer les choses pour ne pas créer de tensions avec les communautés. Nous redirigions les cas suspects vers les hôpitaux et les centres de traitement d’autres organisations comme Médecins sans frontières (MSF). Mais il n’y avait plus de place nulle part.

– Certains de vos volontaires ont-ils été contaminés?

– Nous n’avons eu qu’un seul cas: un volontaire guinéen qui a été hospitalisé dans le pays. Je viens d’apprendre avec un grand soulagement qu’il est guéri. Mais il faut continuer à faire preuve d’une vigilance extrême. Nous avons renforcé les formations ici à Genève et sur le terrain en collaboration avec MSF. Malgré toutes les contraintes, il est possible d’agir en urgence dans les pays affectés, comme le montre l’ouverture de notre centre de traitement en Sierra Leone. Je peux comprendre la peur que suscite Ebola mais elle ne doit pas être paralysante.

– Les volontaires de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge sont-ils tous bénévoles?

– C’est le principe. Les volontaires viennent de toutes les couches sociales et donnent de leur temps. Mais, lors d’une crise extrême comme celle d’Ebola, ils sont sollicités en permanence. Certains sont donc défrayés par leur société nationale, comme ceux qui encadrent les enterrements des victimes d’Ebola. La fédération ne les rémunère pas, mais fait en sorte qu’ils soient formés et équipés correctement.

– Certaines sociétés nationales sont très proches des pouvoirs en place, comme le Croissant-Rouge syrien, à qui on reproche de ne fournir de l’aide que dans les zones contrôlées par le gouvernement.

– Chaque branche de notre mouvement est forcément proche des pouvoirs publics, mais pas du pouvoir politique. Car elle agit comme auxiliaire en travaillant avec les hôpitaux, la protection civile ou les maisons de retraite. Le Croissant-Rouge est présent dans toute la Syrie et fournit de l’aide partout où les conditions de sécurité le permettent. Ce réseau unique est d’ailleurs utilisé pour distribuer l’aide des Nations unies.

– Y compris dans les zones contrôlées par l’Etat islamique?

– Le Croissant-Rouge est actif sur l’ensemble du territoire syrien. Pour la simple raison que les volontaires viennent de toutes les régions. Preuve des risques encourus, 38 d’entre eux ont déjà perdu la vie depuis le début du conflit.

– Les humanitaires sont-ils plus exposés qu’auparavant?

– Oui. Car les affrontements entre armées conventionnelles sont de plus en plus rares. Nous avons de plus en plus affaire à des milices ou à des groupes armés, qui respectent moins les règles que les Etats. Les conflits modernes font aussi une majorité de victimes parmi les civils et nos volontaires sont mêlés à la population.

– Vous allez construire un nouveau bâtiment pour votre siège au Petit-Saconnex, un projet devisé à 60 millions de francs. Quelles sont vos sources de financement?

– Ce chantier, qui démarrera en 2016, n’aurait pas été possible sans l’aide de l’Etat de Genève et de la Suisse. Nous bénéficions d’un prêt sans intérêt et, grâce aux économies d’énergies, cet investissement nous permettra à terme de faire des économies. D’une manière générale, chaque société contribue au budget de la FICR selon ses ressources. Nous bénéficions aussi de contributions volontaires des Etats. Pour les crises majeures, nous lançons des appels de fonds spécifiques. Enfin, nous avons des partenariats avec des entreprises, comme Coca-Cola, qui nous aide sur le plan logistique lors des catastrophes. Nous avons aussi un projet avec Nestlé pour augmenter l’accès à l’eau potable et à l’assainissement en Côte d’Ivoire et au Ghana, deux pays producteurs de cacao et de café où la multinationale est très présente.

– Les dirigeants de Nestlé pensent que l’eau n’est pas un droit mais un bien qui a un prix. N’est-ce pas en contradiction avec votre mandat?

– Ils ont leur avis et nous avons le nôtre. Les populations les plus vulnérables, dont nous nous occupons, ne doivent pas payer l’eau potable. Sinon elles n’y auraient pas accès. Si les gens paient pour laver leur voiture ou remplir leur piscine, ce n’est pas notre préoccupation.

«Pour la première fois, nous avons ouvert un centre de traitement contre Ebola. La peur ne doit pas être paralysante»