Officiellement à Pyongyang, on hésite encore à utiliser le terme de «réformes». Mais les signes de changements dans le dernier bastion du stalinisme se multiplient alors que, pour la première fois depuis huit mois, les négociateurs nord-coréens et sud-coréens ont recommencé à discuter, hier à Séoul, de l'avenir de la péninsule. Contrairement à la Chine, qui avait lancé son programme de «démaoïsation» à la fin des années 70 à grand renfort de slogans et de purges, cette timide ouverture intervient sans que soit levé le voile de mystère qui plane sur sa direction. L'agence de presse nord-coréenne continue d'encenser les «exploits» passés du père de la révolution Kim Il-sung – décédé en 1994 et remplacé aux commandes du pays par son fils le «cher leader» Kim Jong-il – sans le moindre égard pour une population au bord de la famine.

Celle-ci est pourtant soumise à une thérapie de choc d'un nouveau type depuis le 1er juillet: l'introduction de la vérité des prix, accompagnée d'une forte hausse des salaires. Le régime demeure muet sur ces mesures qui pourraient aboutir à l'introduction de l'économie de marché. Mais les diplomates et les étrangers qui reviennent de Corée du Nord parlent. «Le 25 juillet dernier, explique un Suisse familier du pays, le Ministère des affaires étrangères nord-coréen a invité les diplomates et responsables d'organisations internationales basés à Pyongyang pour une annonce officielle: Kim Jong-il – le numéro un du régime – aurait entamé une réflexion sur l'économie, il veut se débarrasser du système soviétique.» Début 2001, Kim Jong-il s'était en effet rendu à Shanghai pour y observer les réformes économiques chinoises. Après avoir longtemps dénoncé la «trahison» de Pékin envers les dogmes socialistes, le leader nord-coréen en était revenu impressionné… et rassuré, puisque cette forte dose d'économie de marché ne semble avoir en rien ébranlé le régime communiste de Pékin. Ce périple avait d'ailleurs abouti à la publication par le «Cher Leader» d'un manuel de gestion économique abordant le thème du profit, jusque-là tabou.

Cette communication pour le moins inhabituelle répond en partie aux interrogations qui commençaient à secouer la communauté étrangère, de plus en plus intriguée par quelques transformations spectaculaires à l'aune des critères en vigueur dans la très austère et isolée Pyongyang. Du jour au lendemain, le prix du kilo de riz a ainsi fait un bond d'1 won environ à 50 wons (un dollar vaut 2,1 wons au taux officiel, mais 220 wons sur le marché noir). Autre nouveauté: les tickets de rationnement pour la nourriture ont été abandonnés début juillet et le prix des denrées de base a été adapté à celui des «marchés paysans», rares îlots d'économie non planifiée jusqu'ici. Le coût de certains aliments a par conséquent été multiplié par 50, les loyers urbains par 25 et celui de l'électricité par 60. Des officiels coréens comparent ces mesures à la redistribution des terres aux paysans à la fin de la Deuxième Guerre mondiale (elles ont ensuite été collectivisées), soit la plus importante réforme depuis cinquante-quatre ans.

En contrepartie, les salaires des mineurs, par exemple, ont été multipliés par trente, celui des paysans par dix. «C'est un très grand changement pour la population, indique une source à Pyongyang. A présent, on trouve ce dont on a besoin dans les magasins. Il y a davantage de choix. Les gens ont l'air plutôt satisfaits. Mais sans plus.» Et pour cause: économiquement exsangue, paranoïaque dans ses relations avec le reste du monde, la Corée du Nord ne subsiste plus qu'avec une aide internationale marchandée contre l'abandon de la menace nucléaire. Ses moyens d'améliorer le sort de la population sans toucher aux privilèges de la nomenklatura au pouvoir sont donc très limités. Quant aux efforts déployés par Pyongyang pour attirer les investisseurs étrangers, leur impact reste aléatoire. Côté suisse, seul ABB a jusqu'ici ouvert un bureau de représentation à Pyongyang et la tenue prochaine dans la capitale nord-coréenne d'une exposition technologique internationale organisée par une firme allemande laisse perplexe. En mai dernier, une foire commerciale internationale y avait surtout attiré les curieux. «Nous avons eu l'impression qu'il n'y avait aucune activité commerciale… et de fait, il y en a très peu», confirme un représentant de la Chambre de commerce européenne de Corée, basée à Séoul. L'essentiel des stands étrangers était alors, selon lui, composé d'entreprises chinoises.