Le Temps: Quels parallèles peut-on tirer des crises nucléaires en Corée du Nord et en Iran?

Barthélémy Courmont: Il y a des parallèles dans la façon dont on gère, côté américain, le dossier à Pyongyang et à Téhéran, et ce dès le début de ces crises en 2002 pour la Corée du Nord, en 2003 pour l'Iran. Dès l'inscription sur l'«Axe du mal», à Téhéran comme à Pyongyang, on comprend qu'on est dans la ligne de mire de Washington et on sait que les faucons plaident pour l'usage de la force contre les Etats voyous. La question de l'attaque de l'Irak est sur le tapis. Pour Pyongyang et Téhéran, il faut trouver la meilleure stratégie pour ne pas se retrouver dans la situation de Saddam Hussein. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ces deux pays sont très rationnels. Ils jugent que la chute du régime irakien est due au fait que les Etats-Unis savaient que l'Irak n'avait pas d'armes de destruction massive, et ils décident de développer - ou du moins de le faire croire - un programme nucléaire, indiquant que toute intervention militaire sera suivie d'effets.

- Développer sa propre bombe, n'est-ce pas vouloir discuter avec Washington?

- Le marchandage nucléaire est peut-être, pour les deux pays, le seul moyen de forcer Washington à se mettre à la table des négociations. Sans cela, la Corée du Nord ne serait qu'un problème régional en Asie. Pour l'Iran, c'est un peu différent. C'est une puissance régionale importante, mais pour les Etats-Unis, ce n'est pas pour autant un acteur absolument essentiel. De plus, dès le début des crises, les Américains ont eu la tentation de ne pas s'impliquer trop fortement, refusant dans un premier temps toute forme de dialogue avec la Corée du Nord. Ils ont aussi délégué aux Européens la gestion de la voie diplomatique avec l'Iran. Or, ces deux régimes, incriminés par les Etats-Unis, exigent chacun que Washington rejoigne la table des négociations. Car pour eux, le point crucial, la raison même du chantage nucléaire, c'est la sécurité: ils veulent l'assurance que les Etats-Unis ne lanceront pas de frappes préventives.

- Quelles sont les limites de cette comparaison?

- La place de ces deux pays dans leur région respective explique les stratégies divergentes à Washington. La Corée du Nord est le pays le plus faible de sa région. Elle ne pèse pas lourd au niveau militaire. Le fantasme de l'armée nord-coréenne a fait long feu. L'Iran est un pouvoir régional dont il faut contenir la montée en puissance et qui pèse d'une part sur l'Irak, d'autre part sur l'Afghanistan et l'Asie centrale. Dans le dossier iranien, les Américains appliquent une double stratégie. Ils se montrent intraitables sur la question nucléaire, veillant par le biais des Européens à garder une ouverture. Mais ils tentent aussi d'éviter d'isoler l'Iran au plan régional.

- Le chantage nucléaire est-il un bluff qui permet de continuer à exister?

- En Corée du Nord, on joue sur une opacité extrême: malgré l'essai du 9 octobre, nous n'avons aucune idée de quoi les Nord-Coréens sont capables. On peut douter de leur puissance de dissuasion. Pour l'Iran, il n'est pas exclu que la menace telle qu'on la considère soit très disproportionnée. C'est le legs inquiétant de ces deux crises. Elles montrent la voie aux régimes en porte-à-faux avec les Etats-Unis et la communauté internationale: faire croire qu'on est en train de développer une capacité atomique. Pour cela, il faut de l'opacité, le sens du bluff et un bon «Kim Jong-il» à la tête du pays qui refuse toute ingérence. L'exemple de la Corée du Nord et, en grande partie l'exemple iranien, montre qu'on se dirige vers une dissuasion nucléaire sans le nucléaire: le soupçon suffira.

* Le Monde nucléaire, avec Pascal Boniface, éd. Armand Colin, 2006.