La Corée a une histoire tourmentée. Au Nord sous la férule du régime des Kim, bien entendu, mais également au Sud, où peu à peu refont surface les traces des heures les plus sombres des dictatures qui se sont succédé jusqu’à la fin des années 1980. C’est le cas des sévices subis du milieu des années 1970 à la fin de la décennie suivante par des enfants vagabonds, des handicapés, des sans-abri et des alcooliques que révèle une minutieuse enquête de l’agence de presse Associated Press (AP).

En 1986, 16 000 de ces «indésirables» étaient détenus dans 36 établissements à travers le pays, dont 4 000 à Brothers Home. Là furent commises des «atrocités parmi les pires qu’a connues la Corée du Sud», écrit AP. «Personne n’a jamais été tenu responsable des morts, des viols et des violences» perpétrés dans le plus grand centre de rééducation du pays, à Busan, dans le sud de la péninsule.

«Les sévices subis par les détenus étaient pires et plus systématiques qu’on le pensait»

Se fondant sur des témoignages de responsables de l’établissement et de victimes qui jusqu’à présent avaient gardé le silence, AP conclut que «les sévices subis par les détenus étaient pires et plus systématiques qu’on le pensait». La dissimulation des faits fut orchestrée au plus haut niveau du pouvoir: deux enquêtes furent bloquées par le procureur en chef de Busan, Park Hee-tae, par la suite ministre de la justice et qui est «actuellement un conseiller du parti au pouvoir», écrit AP. M. Park a refusé de répondre aux questions des journalistes de l’agence.

Les victimes demandent aujourd’hui que la lumière soit faite, mais le ministère de l’intérieur fait valoir qu’il y a prescription. La victoire de l’opposition, à la suite des élections du 13 avril, pourrait contraindre l’Etat à ouvrir finalement une enquête sur une des affaires les plus douloureuses de l’époque.

«Torture et viols»

En 1975, le général-président Park Chung-hee, auteur d’un putsch militaire en 1961 et père de l’actuelle présidente, donna l’ordre à la police de «purifier» les rues et d’en expulser mendiants, vagabonds et marchands à la sauvette qui donnaient une mauvaise image d’une nation postulant alors à l’organisation des Jeux olympiques de 1988. A l’époque, le pays se dégageait de la pauvreté et des séquelles de la guerre (1950-1953), et aspirait à être reconnu sur la scène internationale en gommant ce qui aurait pu diminuer son crédit.

Cependant, la plupart des cas de détention ne répondaient pas à la définition de «vagabondage». Aux violences et sévices s’ajoutait une exploitation de cette main-d’œuvre corvéable à merci. La mortalité était élevée: officiellement 513 cas entre 1975 et 1986 mais sans doute beaucoup plus, écrit AP. Selon les certificats de décès délivrés par le médecin de l’établissement de Busan, les morts étaient dues à une «crise cardiaque» ou à un «excès de fatigue».

Les victimes interrogées par Associated Press font état de «torture et viols répétés». Selon un ancien détenu cité, Lee Chae-sik, ces sévices étaient pratiqués dans une pièce spéciale baptisée «chambre de correction». Choi Seung-won, 14 ans à l’époque, raconte avoir été torturé pour avoir volé un pain, incarcéré et violé par des gardes.

Enquête arrêtée

A la suite d’une opération policière ordonnée par un procureur de la ville d’Ulsan, Kim Yong-won, en janvier 1987, fut découvert un «univers de camp de concentration», raconte le magistrat. Mais son enquête fut arrêtée par ses supérieurs hiérarchiques: Chun Doo-hwan, un autre général qui avait pris le pouvoir à la suite de l’assassinat de Park Chung-hee en 1979, ne voulait pas ternir sa réputation à un an des Jeux olympiques.

Lui-même avait un lourd passé: la répression par les troupes d’élite de la rébellion de Kwangju, en mai 1980 – plus de 200 civils morts, tués par balles ou chargés à la baïonnette. Et les victimes de Brothers Home furent oubliées.