Corfou, à l’épreuve du désarroi grec

Grèce Sur l’île où naquit le leader de l’indépendance grecque, un temps exilé à Genève, le vote de dimanche sème la discorde et la peur

Pour Katia et sa fille Eloïse, Gréco-Suisses, un non signerait une irrémédiable rupture de confianceavec l’Europe

Le retour à la drachme et la sortie de l’UE sont dans tous les esprits

C’est une phrase d’Héraclite que ce vieux professeur de lettres de Corfou, attablé sous les arcades de l’esplanade ensoleillée, cite d’emblée à tous ceux qui l’interrogent sur le référendum de dimanche en Grèce. «L’harmonie suprême est la coïncidence des contraires. Tout se fait, tout se défait par la discorde.»

Une phrase d’un philosophe mort en 480 av. J.-C., pour résumer ce que le Dr Spiros Giourgas, président du cercle local des amis d’Albert Cohen, nomme «l’état de confusion total, économique, politique et surtout psychologique» des Grecs. Une phrase, surtout, qui dit l’espoir de ne pas voir le pays devenir, en cas de victoire dominicale du non au mémorandum communautaire, le paria d’une Union européenne blessée et bafouée après avoir prêté à Athènes plus de 250 milliards d’euros depuis 2010. «Le peuple? Il ne sait plus à quoi s’en tenir. On ne réfléchit plus. On réagit sans se poser la question du lendemain», poursuit Spiros Giourgas, grand admirateur de l’auteur de Belle du Seigneur né à Corfou, et organisateur en 2014 d’un colloque soutenu par l’ambassade de Suisse sur l’autre héros insulaire, Ioannis Kapodistrias, le premier chef de gouvernement de la Grèce indépendante (1776-1831) soutenu à l’époque par son ami genevois, le banquier Jean-Gabriel Eynard.

Voter non ou voter oui? Ce ­casse-tête qui vrille les cerveaux hellènes depuis l’annonce du vote controversé est pourtant simple à résoudre pour Katia Kaloudi et sa fille Eloïse, jeune mère de famille venue de Corfou avec ses deux enfants pour s’installer l’an dernier à Genève, où elle vient d’être élue secrétaire générale de la communauté hellénique de Genève. «Voter non, c’est rompre la confiance de manière presque irrémédiable avec nos partenaires européens, explique Katia, longtemps mariée à un hôtelier valaisan de Crans-Montana. On ne peut pas continuer de dire à nos créanciers qu’on ne les remboursera pas en tendant la main pour qu’ils continuent de maintenir ce pays à flot.»

Ses propos, frappés au coin du bon sens budgétaire helvétique, rebondissent sur la table du café Petrino, face au superbe bâtiment de style vénitien de la mairie de Corfou. Sans convaincre Manos Raptis, un avocat quadragénaire élu maire adjoint de la ville en 2014, sur une liste de la coalition de gauche radicale Syriza, dirigée par l’actuel premier ministre, Alexis Tsipras, entré en confrontation ouverte avec Bruxelles et initiateur du vote décrié auquel il a lié son sort à la tête du pays: «Ce référendum, c’est au contraire l’occasion du grand changement, répond-il, en affichant sans complexe son soutien au non, proné par le chef du gouvernement. Ce qu’il faut après, c’est avoir selon moi le courage de sortir de l’euro et de réintroduire la drachme. Nous trouverons bien des partenaires avec qui discuter. Nous avons des gisements d’hydrocarbures. Nous avons le soleil, notre agriculture. Si nous reconstruisons un Etat social et équitable, la Grèce pourra prendre le nouveau départ dont elle a tant besoin.»

Evoquer les profondes divisions grecques à Athènes, au fil des bruyantes manifestations qui se succèdent sur la place Syntagma, face au parlement, est presque naturel. Les observer, à Corfou, tandis que des groupes de touristes descendus des bateaux de croisière déferlent dans le vieux quartier piétonnier et que les résidents étrangers de l’île en parlent presque comme d’un paradis, paraît presque incongru. Et pourtant. Même ici, sur cette île touristique longtemps considérée comme l’ancrage le plus européen du pays, tête de pont vénitienne jusqu’au XVIIIe siècle, puis successivement protectorat français, russe et britannique, la crise a semé son poison de doutes, de colères et de frustrations. Hier prospère, la société de travaux publics insulaire de Théo, le mari d’Eloïse – un ingénieur prêt à tout recommencer en Suisse – est désormais en mode survie, obligée d’assiéger les administrations pour obtenir le paiement de factures que la bureaucratie, noyée sous les procédures, acquitte à grand-peine sous prétexte de réductions de crédits. Dimitris, patron d’une agence de location de voitures face au port, souffre des mêmes blessures. A lui, l’entrepreneur, de ployer dit-il «sous le fardeau de leurs erreurs». A eux, les élus de tous bords et les fonctionnaires, de charger toujours plus «la barque grecque en train de couler à pic»: «Nous ne méritons pas cela, lâche le petit patron, paniqué à l’idée que le vote de dimanche gâche pour de bon la saison estivale. Un gouvernement est élu pour trouver des solutions, pas pour nous demander notre avis sur un problème qui, de toute façon, nous dépasse tous.»

Katia Kaloudi acquiesce, toute en nuance helvétique: «A-t-on demandé leur avis aux Grecs lorsque l’Etat, dans les années 2000, s’est endetté à tour de bras pour acheter à prix d’or des sous-marins allemands, des avions de chasse français et permettre aux particuliers d’emprunter à bas taux pour s’acheter de luxueuses berlines importées? Comparer ce référendum aux votations suisses n’a pas de sens. La faillite de nos comptes publics est avérée. En quoi le refus des conditions posées par nos créanciers, dans le cadre de plans signés et acceptés par nos précédents gouvernements, peut-il changer la donne? Ce scrutin n’est pas de la démocratie directe. C’est du chantage politique.»

Chantage? Pas pour Leonidas Coullas. Architecte à la retraite, ce septuagénaire francophone marié à une Suissesse ne croit plus aux déclarations contradictoires de Syriza, la coalition victorieuse aux législatives de janvier 2015, dont la majorité parlementaire (163 sièges sur 300) a été obtenue grâce à une alliance inattendue avec le parti nationaliste des «Grecs indépendants». «Tous, ou presque, sont d’anciens communistes. Ce qu’ils veulent depuis le début, c’est sortir de l’UE et de l’euro… comme l’extrême droite. Ils croient à un «reset» miraculeux: nouvelle monnaie, nouvelle société, nouvelle économie. Tout cela nourri par l’illusion que les investisseurs russes ou chinois vont se ruer pour forer nos gisements de pétrole sous-marins, faisant jaillir l’or noir des profondeurs en quelques mois! Il ne s’agit pas, comme on nous le propose dimanche, de cocher une case pour dire oui ou non au plan européen. Il s’agit, pour Syriza, de la première étape vers un grand saut.»

Lorsqu’il revint sur sa terre natale, en 1827, pour diriger le premier gouvernement de la Grèce indépendante, alors que la guerre avec l’occupant ottoman n’était pas terminée, Ioannis Kapodistrias redoutait déjà de tomber dans le «fossé des divisions». Ses lettres à Jean-Gabriel Eynard, fidèle soutien du jeune Etat hellène, trahissaient ses larmes et son désarroi devant les coulisses sombres et sanglantes du soulèvement national alors glorifié par les poètes romantiques dans toutes les capitales d’Europe. Luttes au couteau d’un côté, rêve enflammé de renaissance de l’autre: deux siècles plus tard, la tranquille Corfou vibre un peu de ce même mélange, attisé par les incompréhensions autour de la dette, et la colère provoquée par l’impact social des incontournables mesures d’austérité. Côté pile, un camp du oui, pro-européen, donné légèrement gagnant vendredi par des sondages peu crédibles, qui détaille l’impasse économique et surjoue la peur du vide pour espérer rallier les électeurs. Coté face, des partisans du non, habiles à se présenter comme les ultimes défenseurs de la patrie tout en misant sur le fait que l’Europe n’osera selon eux jamais, même après un tel camouflet, abandonner son flanc oriental et chrétien. «Tsipras est un pur produit du militantisme syndical, s’énerve Leonidas Coullas. Il joue au poker avec l’UE à la manière d’un Che Guevara, alors que le pays n’a plus de cartes en main.»

Et lundi? Quid si le non et la fracture avec Bruxelles l’emporte? Devant Katia et sa fille, inquiètes de voir les banques rester fermées et les retraits d’argent demeurer limités à 60 euros par jour, comme c’est le cas depuis lundi, Manos, l’avocat partisan du retour à la drachme, tisse une toile d’hypothèses en rappelant que lui aussi, comme maire adjoint chargé de la Culture, sait faire des économies. La municipalité de Corfou, dit-il, va rétrocéder les stades de foot aux clubs qui les utilisent, et réduire les frais de ses trois philharmonies (sur 21 dans l’île). Gain annoncé? «La moitié de notre budget, soit 150 000 euros sur 300 000 par an.» Et pour faire quoi? «Préparer enfin un projet digne de ce nom. La candidature de Corfou comme capitale culturelle européenne, en 2021!» Un ange passe. Un orchestre traditionnel s’est installé devant la mairie. La Grèce, même en faillite, rêve encore de lauriers européens.

Les partisans du non croient au «reset» miraculeux: nouvelle monnaie, nouvelle société»