C’est le Far East russe, une province qui longe la mer du Japon du sud au nord, avec 900 km entre les deux capitales, l’administrative, Khabarovsk, et l’économique, Vladivostok… Le train parti de Blagovechtchensk met deux nuits et une journée pour aller jusqu’à Vladivostok, en passant par la République juive autonome (Birobidjan) et par Khabarovsk. Il faut s’habituer à ses voisins, surtout un ancien officier soviétique qui se plaint de la chute du communisme, mais parvient quand même à se faire payer ses retours en Ukraine (il fait partie des très nombreux Ukrainiens qui peuplent la province).

Nous longeons l’Amour, puis l’Oussouri. Les gares sont rares, emphatiquement décorées de statues nouvelles de héros cosaques ou anciennes de gardes rouges. L’arrivée à Vladivostok, dans une charmante petite gare qui est la réduction de celle de Iaroslavl à Moscou (de style Belle Epoque): la mer est là, le port, un immense voilier école. Et, dans l’horizon, un des deux grands ponts suspendus en construction. Nous voici à l’autre bout de la Russie.

De longue date, remarque l’historien russe Waliszewski, qui publiait à Paris à la fin du XIXe siècle des ouvrages d’histoire honnis en Russie, ce pays a adoré construire des palais aussi vite qu’ils brûlaient, quand ils étaient de bois. Les constructions que Vladimir Poutine a lancées à Vladivostok sont phénoménales; sur l’île Rousski, en face de la Corne d’Or (Zolotoï Rog, ainsi nommée parce qu’elle rappelle Istanbul), on achève une gigantesque université.

J’ai visité le chantier, où s’affairent quinze mille ouvriers, tous étrangers (turcs, kirghizes, ouzbeks, chinois, coréens, etc.). On parcourt des kilomètres de salles, dont trois stupéfient par leur immensité: environ 900 mètres carrés. C’est que les bâtiments ne seront livrés à l’université qu’après le sommet d’octobre prochain de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC). Les trois immenses salles serviront aux chefs d’Etat et à leurs collaborateurs, puis feront partie du Centre étudiant. L’immense amphithéâtre de bâtiments est en demi-lune, orienté au nord, sur une île où il n’y avait jusqu’ici que quelques villages de pêcheurs.

Pour y aller, on ne prendra plus le bac, comme j’ai fait, mais les deux immenses ponts suspendus, dont les tabliers sont presque complets: il ne manquait plus, au début d’avril, que quatre ou cinq mètres. Ces structures gigantesques se voient de partout, mais leur silhouette très filiforme sera comme un dessin aérien. Dans la ville, le pont enjambe tout un quartier, des maisons anciennes sont maintenant nichées sous son ombre, mais les échafaudages implantés tous les vingt mètres entre l’amorce du pont et la première tour de soutien des câbles encombrent encore la ville. Le budget de l’ensemble est, dit-on, de 10 milliards de dollars, soit dix fois le budget des Jeux olympiques de Vancouver…

Quant aux enseignants, ils ont peur de leur «déportation» sur cette île où les trois kilomètres des ponts d’accès vont sûrement faire des bouchons. Mais la ville est d’humeur oppositionnelle. On y trouve une filiale d’un journal d’opposition très véhément de Saint-Pétersbourg, Novaïa Gazeta. Un ancien gouverneur de la ville, Vladimir Kouznetsov, qui habite à San Francisco où il a été consul général, est revenu prendre la tête d’une des grandes entités de la nouvelle Université fédérale d’Extrême-Orient. C’est un opposant politique très ferme, et un pragmatique très américain. Avec lui, l’Université va pouvoir faire sa mue.

C’est ici que Soljenitsyne a pour la première fois repris contact public avec la Russie lors de son retour en 1994. Cela s’est passé sur une place soviétique informe, dominant la mer, ornée de statues de partisans rouges brandissant le poing. Un peu plus sur le Quai, l’arc de triomphe élevé pour le débarquement du Césarévitch en 1891 a, comme à Blagovechtchensk, été reconstruit. On y vient se faire photographier pour les mariages. Une chapelle commémorative flambant neuve le côtoie.

Au théâtre d’en face, le Théâtre Gorki, on joue un Révizor assez kitsch, mis en scène par le patron du théâtre, Efim Zveniatski. Sur les quais, dans la vieille ville qui monte et descend comme à San Francisco, partout des petits cafés sympathiques. Une ancienne rue devenue piétonne débouche sur le golfe de Pierre le Grand. On y trouve des cafés qui recréent les établissements américains de la grande période cosmopolite de Vladivostok.

Et le grand événement culturel, c’est la publication des Mémoires d’une Américaine qui a vécu de 1894 à 1930 dans la ville. Au fond, les lettres qu’elle a adressées à sa famille sont un vestige sans équivalent, dans un pays où l’on brûlait le plus souvent les papiers de famille afin de ne rien laisser de compromettant en cas de perquisition et d’arrestation. Eleonora Lord Prey débarque en 1884 de la Nouvelle-Angleterre pour épouser un marchand américain déjà installé dans la ville. Elle écrivait tous les jours des lettres qui partaient pour l’Amérique, et c’est sa petite-fille qui les a retrouvées et éditées, avec l’aide du Musée d’ethnographie du nom d’Arséniév, et d’un éditeur indépendant, Alexandre Kolesov. Au musée, une salle lui est consacrée, avec cartes postales, objets de l’époque, citations tirées des lettres.

Le livre a eu un succès foudroyant. C’est tout le glissement du temps depuis une sorte d’époque bénie du Far East russe, avec ses marchands, ses armateurs étrangers, son quartier coréen, ses échoppes, ses fêtes orthodoxes, sa paroisse protestante (préservée, et rouverte), ses pique-niques sur l’herbe ou ses sorties en traîneaux tirés par les chiens. Eleonora est déjà très amoureuse de sa ville d’adoption, lors de la guerre russo-japonaise, et elle travaille pour la Croix-Rouge. Mais à la défaite terrestre à Moukden, navale à Tsushima, Eleonora voit revenir les bateaux russes, capturés par les Japonais et revendus à la Russie. Elle est secouée d’indignation, mais n’est pas au bout de ses émotions: bientôt, la Grande Guerre, certes très éloignée de la ville. Le «Magasin américain» reste ouvert pendant toute la guerre, mais il faut le fermer en 1918, aller travailler au consulat américain. L’intervention étrangère débute, les navires de guerre japonais reviennent, Anglais et Nippons paradent dans la ville. «Hier je suis allée chercher les talons pour le sucre, on les distribue dans l’ancien appartement de Mme Cromton, et la dernière fois que j’y étais allée, c’était après ses relevailles; que d’eau a coulé depuis!»

Koltchak est pris, fusillé, les Tchèques de la légion tchèque sont encore là et donnent un concert merveilleux – mais la République d’Extrême-Orient l’emporte, et le nouveau héros, c’est le chef rouge Bielochtchokov… Le mari d’Eleonora meurt, la maison est envahie par plusieurs familles, les nuits sont dangereuses, Eleonora est plutôt bien vue et fait partie du comité de la «cour» de sa propre maison. Sa famille du Maine ne comprend pas qu’elle reste accrochée à Vladivostok. Mais il se fait tard pour partir, le KGB perlustre toute la correspondance. En 1930, elle part pour Shanghai, où vit sa fille.

Vladivostok, comme toute la Russie actuelle, a soif de son passé: le long ruban épistolaire d’Eléeonora, du victorianisme américain de la petite épouse du marchand yankee à cette «commune» prolétaire de la maison des Smith, reconstruit de la continuité. Le livre part comme des petits pains. Pourtant, pas beaucoup de librairies dans la ville! Mais je fais la connaissance d’un patron de «salon de tabac», qui est le premier Russe que je connaisse à avoir lu Julien Gracq – Le Rivage des Syrtes! Pas beaucoup de demeures restées indemnes, mais une belle maison bourgeoise restaurée indique que Yul Brynner y est né. Pas beaucoup de vie religieuse, mais une cathédrale rutilante, et un temple luthérien rouvert, avec un pasteur allemand et des concerts de divas coréennes.

La vie politique de la ville a connu maints esclandres. J’arrive au lendemain du limogeage, par Medvedev, du gouverneur, dont la femme est une actrice connue qui a patronné beaucoup d’acteurs et de collègues, Larissa Belobrova. Au café Porto-franco, qui évoque une époque antérieure de la ville avec son port franc (par la suite elle devint une ville «fermée»), des intellectuels devisent bruyamment et parlent élections.

Vladivostok est redevenue moins l’autre «fenêtre» de la Russie, que l’autre «issue» vers le monde du Pacifique. Ici, on est en Russie par la langue, les mœurs, les théâtres, les églises, l’usus de la vie, comme dit Roman Jakobson dans sa phase eurasienne et antieuropéenne (qu’il a par la suite soigneusement cachée). Mais le contexte est autre, les distances ont leur effet sur les gens, sur la façon de penser.

La politique de Poutine et de Medvedev ayant ouvert largement la Chine, les hommes de ces contrées rendues plus éloignées encore par les tarifs aériens actuels voisinent avec la Chine. Des femmes russes épousent des hommes chinois. L’extraordinaire sous-peuplement de toute la Sibérie et de l’Extrême-Orient, quoi que fassent les autorités, imposera un jour ou l’autre d’autres comportements; tout dépend peut-être de ces mariages mixtes russo-chinois, c’est-à-dire, une fois de plus, des femmes russes. Leurs hommes chinois deviendront-ils russes?

La realpolitik du pouvoir, que l’on voit au Conseil de sécurité de l’ONU avec le duo russo-chinois qui contre les Occidentaux, est une chose, la nouvelle symbiose des Russes et de leurs voisins en est une autre. Sûrement plus importante. L’île Rousski qui va accueillir le sommet de l’APEC sera une vitrine pour cet Extrême-Orient russe rénové, à nouveau chouchouté par Moscou, et qui recouvre sa grandeur, sans avoir jamais perdu sa beauté. Il est l’autre fenêtre, économiquement plus petite, mais non moins ouverte que celle de l’autre bout. Cela est nouveau, et n’en finira pas de renouveler les choses de notre hémisphère. Etiré sur les latitudes nord de notre planète, strié par les bandes climatiques de la toundra, de la forêt, et de la steppe, l’empire du nord eurasien est tourné vers un autre monde que nous. Ce n’est plus l’empire du bagne, c’est celui de l’avenir eurasien de la Russie.

Vladivostok est redevenue moins l’autre «fenêtre» de la Russie, que l’autre «issue» vers le Pacifique