Emmanuel Macron ne s’attendait sans doute pas à ce que la plus violente attaque de sa gestion du coronavirus vienne de son propre camp. Difficile, pourtant, de ne pas voir une bombe politique majeure dans les propos de son ancienne ministre de la Santé relatés par Le Monde, dans son édition datée de mercredi. Difficile aussi de ne pas craindre un peu pour l’unité nationale, condition sine qua non de l’acceptation du confinement strict de deux semaines au moins qui a commencé à se mettre en place mardi à midi.

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Agnès Buzyn avait quitté le gouvernement le 17 février pour remplacer le candidat macronien Benjamin Griveaux à la mairie de Paris, à la suite du scandale provoqué par la diffusion d’une vidéo à caractère sexuel de ce dernier. Mais elle est surtout médecin, hématologue réputée et ancienne belle-fille de Simone Veil, la «conscience» politique française décédée le 30 juin 2017. Or le constat de l’ex-ministre – qui a interrompu sa campagne après être arrivée troisième ce dimanche au premier tour des municipales parisiennes – est accablant: «J’ai alerté le directeur général de la Santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe [le premier ministre] que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein», déplore-t-elle. Avant de porter le coup de grâce en racontant sa courte candidature: «Depuis le début, je ne pensais qu’à une seule chose: au coronavirus. On aurait dû tout arrêter. C’était une mascarade. La dernière semaine a été un cauchemar. J’avais peur à chaque meeting.»

Véritable aveu ou coup de poignard d’une candidate vexée de n’avoir recueilli que 17,6% des voix, loin derrière la maire sortante de Paris, Anne Hidalgo (30,2%)? Constat difficile à accepter de la part d'une candidate qui, en campagne, n'a guère respecté - comme ses adversaires - les consignes de distanciation sociale ? Les accusations portées par Agnès Buzyn sont en tout cas une mise en cause directe du chef de l’Etat et de ses deux interventions télévisées, le jeudi 12 mars et le lundi 16 mars.

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Un sentiment de flottement au sommet de l'Etat

Saluée pour son sang-froid, la première intervention d’Emmanuel Macron, justifiant la tenue des municipales malgré l’urgence sanitaire, n’avait pas réussi à convaincre les Français du danger imminent, au point que ces derniers se sont promenés sans crainte dimanche, après avoir voté ou non. La seconde, lundi soir, autour du mot d’ordre «Nous sommes en guerre», a tout misé sur la prise de conscience de la population, refusant d’immédiates mesures sécuritaires. A-t-il manqué un coup de poing sur la table? Le calcul politique l’a-t-il emporté dans le maintien de ce scrutin local, dont le second tour doit être reporté fin juin après le vote, ce jeudi, d’une loi dédiée par le parlement?

Le rectificatif d’Agnès Buzyn, publié hier après la parution du Monde, ne fait qu’accroître le sentiment de flottement au sommet de l’Etat: «Il est vrai que je me suis adressée au premier ministre en lui disant: «Si la France en arrive à être touchée par un pic épidémique, alors il se pourrait que les municipales ne puissent pas se tenir.» Je tiens à le préciser car toutes les mesures anticipées ont été mises en œuvre pour assurer la sécurité sanitaire de nos concitoyens, fondées sur les avis et les faits scientifiques. J’en suis totalement solidaire. […] Je regrette l’utilisation du terme de «mascarade», la tonalité de cet article et l’utilisation qui en est faite en cette actualité», affirme-t-elle. Pas de déni en revanche sur la «peur» ressentie durant ses deux semaines de campagne…

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Deux versions qui se contredisent

Au moment où de nombreux médecins français dénoncent le manque de moyens de protection (en particulier le trop petit nombre de masques antibactériens) et alors que le confinement décrété pour «quinze jours au moins» s’installe avec difficulté, le gouvernement français est mis en cause sur ce qui est le nerf de sa «guerre» face au virus: la crédibilité et la confiance. «Soit Agnès Buzyn est obsédée par sa propre personne et s’avère incapable de digérer sa défaite politique, et cela prouve qu’elle n’était pas la bonne personne pour diriger un ministère en temps de crise, aussi bien à propos de la réforme des retraites [dont elle avait la charge et qu’Emmanuel Macron a suspendu lundi soir] que du coronavirus, juge un parlementaire proche du président. Soit elle est vraiment outrée et cela accrédite l’idée d’un pouvoir amateur et hors sol, loin des réalités et uniquement préoccupé par son calendrier de réformes.»

Autre conséquence de cette sortie de l’ex-ministre: la remise en cause de la version élyséenne officielle selon laquelle Emmanuel Macron voulait in extremis reporter les municipales mais a buté le jeudi 12 mars sur le refus de l’opposition de droite et du président du Sénat, Gérard Larcher. «Buzyn dit clairement avoir sonné l’alarme fin janvier, soit un mois et demi avant le premier tour. Pourquoi alors le président n’en a-t-il pas tiré les conséquences? interroge notre interlocuteur. Pourquoi ne pas s’être adressé aux Français pour leur dire l’imminence du péril sanitaire?» Preuve que l’incendie menace, le premier ministre devait réagir à la télévision mardi soir. Tandis que le gouvernement met en avant l’homme qui, depuis la mi-février, est salué par le public et les médias pour sa clarté: le successeur d’Agnès Buzyn au Ministère de la santé, l’ex-député de l’Isère (et médecin) Olivier Véran.

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