L’Organisation mondiale de la santé a finalement décidé jeudi soir de déclarer l’épidémie de coronavirus, qui sévit en Chine depuis plusieurs semaines, une urgence de santé publique de portée internationale. Devant la presse, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a annoncé la mesure alors que l’épidémie a déjà tué 213 personnes et infecté plus de 9000 autres en Chine continentale et qu’elle s’est exportée dans au moins dix-huit pays.

Lire aussi l'opinion:  L’urgence, l’arme de l’OMS face à Pékin

La pression internationale s’est renforcée ces derniers jours, plusieurs compagnies aériennes décidant de renoncer à desservir la Chine, dont la ville de Wuhan, l’épicentre de l’épidémie. Plusieurs pays ont envoyé des avions pour rapatrier certains de leurs concitoyens. Jeudi, les Etats-Unis ont recommandé aux ressortissants américains de «ne pas se rendre» en Chine, augmentant le niveau d'alerte dans ce pays d'un cran. La Russie a, elle, annoncé qu’elle fermait ses frontières avec la Chine. Les Ministères de la santé sont en état d’alerte pour parer à toute éventualité.

Réputation en jeu

Réuni jeudi pour la troisième fois, le comité d’urgence convoqué par le docteur Tedros a pris une décision qui a été difficile à se dessiner. La semaine dernière, le comité était très divisé entre deux camps, l’un favorable à l’urgence, l’autre radicalement opposé. La Chine, qui a presque doublé ses contributions obligatoires à l’OMS ces dernières années pour devenir le deuxième plus grand contributeur étatique (12%) à l’organisation après les Etats-Unis (22%) était fermement opposée à une telle déclaration qui aurait causé un dégât réputationnel pour Pékin, qu’on aurait pu voir comme incapable de gérer la situation.

Lire également:  La Suisse aux avant-postes du diagnostic du coronavirus

Un diplomate suivant les affaires de l’OMS réfute toutefois le fait que le comité d’urgence aurait été téléguidé par le pouvoir chinois. «Le comité était très divisé, mais sur des questions scientifiques et épidémiologiques, non pas politiques. Maintenant que l’on sait que le virus a été transmis directement de personne à personne à l’étranger, la donne change.»

Surprise

Mercredi, nombre de diplomates n’ont pas caché leur surprise face aux propos très (trop) élogieux du docteur Tedros à propos de la Chine. «J’ai été très encouragé et impressionné par l’engagement personnel et la connaissance pointue du président [Xi Jinping] au sujet de l’épidémie. Pour moi, c’est un leadership très rare.»

Lire également: Les dernières actualités sur le coronavirus

Autant d’éloges au sujet du président chinois rencontré deux jours plus tôt s’expliquent, estime un diplomate occidental: «Tedros prépare l’opinion publique chinoise à la déclaration d’urgence sanitaire.» Directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève, Antoine Flahault le souligne: «Aucun pays n’aime devoir faire l’objet d’une déclaration d’urgence de santé publique de portée internationale, car les conséquences sanitaires, sociales, économiques et politiques sont considérables.»

Besoins mutuels

Codirectrice du Centre de santé globale à l’Institut de hautes études internationales et du développement et spécialiste des questions de sécurité sanitaire internationale, Suerie Moon n’est pas étonnée de la manière dont l’OMS et la Chine ont interagi ces jours: «Le fait que Tedros est allé voir le président Xi à Pékin est totalement inhabituel dans de telles circonstances. Cela traduit de part et d’autre une volonté politique d’engagement de haut niveau.

Lire encore:  Coronavirus: les entreprises suisses au chevet de leurs employés

L’OMS a besoin de la Chine et vice-versa. Une déclaration d’urgence avant cela aurait été perçue par Pékin comme un acte hostile qui aurait pu mettre à mal la coopération entre les deux. L’OMS ne pouvait pas se permettre un tel cas de figure.» Pour Suerie Moon, la menace de déclaration d’urgence était en réalité un bon argument de négociation face au pouvoir chinois, une manière de l’exhorter à coopérer le plus possible avec elle. Antoine Flahault ajoute: «Que l’OMS prenne du recul, qu’elle n’aille pas toujours dans le sens de l’opinion publique et des médias me semble précisément être son rôle.»

Mesures radicales

Nombre d’experts s’accordent à dire que la Chine a pris des mesures radicales pour combattre l’épidémie. La mise en quarantaine de près de 60 millions d’habitants dans plusieurs villes de Chine est sans précédent. Pékin a, entend-on, tiré les leçons de l’épidémie de SRAS de 2003. Les autorités chinoises avaient alors été accusées d’avoir caché l’épidémie pendant trois mois avant de communiquer les premiers cas.

Aujourd’hui, si beaucoup attestent de la plus grande transparence et de la coopération de la Chine, quelques points restent obscurs. Pékin a ainsi annoncé le premier cas le 31 décembre 2019. Or, selon The Lancet, le premier cas identifié remonte au 1er décembre. Un laps de temps suffisamment long pour que certains soupçonnent Pékin d’avoir tardé à communiquer.