Correspondante

en cheffe

Le nombre de journalistes étrangers basés à Genève diminue, met en garde la Mexicaine Gabriela Sotomayor, présidente de l’Association des correspondants auprès des Nations unies. Ces derniers sont «l’âme de la Genève internationale», dit-elle. La crise des médiasn’est pas seule en cause

La Mexicaine Gabriela Sotomayor s’est installée il y a dix ans à Genève pour suivre son époux travaillant dans le domaine bancaire. Cinq ans plus tard, son premier employeur au Mexique, l’agence de presse Notimex, distribuée dans toute l’Amérique latine, lui propose de devenir sa correspondante en Suisse. Depuis 2013, elle est aussi présidente de l’Association des correspondants auprès des Nations unies à Genève (Acanu), qui compte 112 journalistes.

Le Temps: Quel est le rôle de la présidente de l’Acanu?

Gabriela Sotomayor: Je donne une voix aux correspondants et défends leurs intérêts. Sans nous, les activités des organisations internationales n’auraient pas l’écho qu’elles ont et la Genève internationale ne serait qu’un slogan. Je ne suis pas sûre que les autorités genevoises et suisses réalisent notre apport crucial. Or, le nombre de correspondants diminue. Certaines agences de presse ont réduit leurs effectifs et de grands journaux comme Le Monde, The Guardian ou El Pais sont partis depuis longtemps.

– Mais d’autres médias ont ouvert des bureaux, non?

– Oui, c’est vrai. C’est le cas de la télévision publique chinoise ou de certains médias du Moyen-Orient. C’est compréhensible, vu que Genève est la capitale humanitaire et des droits de l’homme et que la guerre en Syrie et en Irak occupe le devant de l’actualité. Mais la tendance générale est à la réduction du nombre des correspondants.

– Est-ce dû à la crise des médias ou à une perte d’intérêt pour Genève?

– Genève est une ville très chère et les journalistes n’ont pas les avantages qu’ont les fonctionnaires internationaux. Dans le passé, par exemple, ils bénéficiaient aussi d’exemptions fiscales. Cette époque est révolue et c’est bien dommage. Il ne faut donc pas s’étonner que les rédactions y réfléchissent à deux fois avant d’ouvrir un bureau à Genève.

– Que proposez-vous?

– Il faudrait des mesures incitatives pour les journalistes, comme des réductions d’impôts, des aides pour l’assurance maladie, les crèches ou pour des écoles. Des avantages que les organisations internationales offrent à leur personnel. Je souhaiterais aussi que les journalistes qui arrivent ici puissent suivre des cours de français gratuitement. C’est un sujet qui me tient à cœur. Lorsque je suis arrivée à Genève il y a dix ans, je savais à peine dire bonjour. J’ai donc pris cinq semaines de cours intensifs à l’université. Mais ce n’est pas à la portée de tous les budgets. Cela permettrait aussi de rapprocher les expatriés et les Genevois, deux mondes qui s’ignorent.

– Il y a une année, Genève accueillait les négociations sur le nucléaire puis celles sur la Syrie. Avez-vous l’impression que le soufflé est retombé?

– Genève est tributaire des grandes crises mondiales. Elles rebondissent toutes ici. Il faut en tirer parti. Les journalistes et les organisations internationales devraient être plus créatifs et proactifs. Nous devons trouver des moyens de faire de Genève un centre d’actualités, même quand il n’y a pas d’événements aussi médiatiques que les négociations sur le nucléaire iranien.

– Comment jugez-vous la qualité des informations communiquées par les organisations internationales?

– Nous recevons beaucoup d’informations de qualité, même si les choses peuvent être améliorées. Par exemple, je serais davantage intéressée par l’histoire personnelle d’un réfugié, qui en dit souvent beaucoup plus que le nombre total des déplacés. Les médias n’ont plus les moyens d’avoir des journalistes pour couvrir des conflits oubliés comme en Centrafrique. Genève est un lieu stratégique pour avoir des informations sur ces pays. Mais les agences de l’ONU pourraient organiser des voyages de presse sur le terrain.

– Peut-on garder son indépendance dans ces voyages organisés?

– Bien sûr. Cela permet de poser des questions plus pertinentes au retour.

– Les journalistes avaient été tenus à l’écart du premier round des négociations sur le nucléaire iranien. Ce genre de restrictions a-t-il tendance à devenir la règle?

– Nous avons tout fait pour que cela ne se reproduise pas. En l’occurrence, personne n’assumait le fait que les médias avaient été mis à la porte du Palais des Nations pendant les rencontres entre Iraniens et grandes puissances. L’ONU nous a confirmé que cette mise à l’écart avait été décidée par l’Union européenne. Nous avons aussi appris que Téhéran était impliqué. Nous avons écrit quantité de lettres. Ces batailles demandent beaucoup d’engagement.

– Pourquoi les conférences de presse organisées par l’Acanu sont-elles réservées à ses membres?

– Nous voulons inciter tous les journalistes accrédités à l’ONU à devenir membres de notre association. Car, tout au long de l’année, nous organisons d’innombrables conférences de presse. Nous le faisons parce que nous croyons que Genève peut être un hub d’informations internationales. C’est notre contribution.

– Comment choisissez-vous les orateurs qui s’adressent aux médias?

– Ils doivent appartenir à la société civile. Si les Etats veulent convoquer une conférence de presse, ils passent par l’ONU. A chacun son rôle. A part cela, nous acceptons d’organiser toutes les conférences de presse demandées, pourvu que le sujet soit d’actualité et susceptible d’intéresser plusieurs médias. Nous nous renseignons toujours sur les organisations qui nous contactent afin de nous assurer que ce ne soient pas de fausses ONG relayant le point de vue officiel. C’est la raison pour laquelle la présidente est exposée. Par exemple, nous avions invité des étudiants vénézuéliens qui animaient les manifestations contre le gouvernement. J’ai ensuite été accusée par la presse officielle d’être une pasionaria au service de l’opposition. Je me souviens aussi d’une conférence de presse d’un activiste ouïghour [minorité musulmane en Chine, ndlr]; plusieurs officiels rôdaient devant la salle pour noter les présences. A tel point que j’ai demandé à la sécurité d’intervenir.

– Quels sont les sujets qui intéressent le plus au Mexique?

– Pour la Genève internationale, les dépêches sur les droits de l’homme, l’humanitaire, la santé, les découvertes au CERN sont les plus reprises. Pour la Suisse, l’actualité des banques, la question du secret bancaire, les référendums ou les initiatives, comme celle interdisant la construction de minarets. Mais ces dernières années, ce qui a le plus intéressé ma rédaction est l’histoire de ce stradivarius oublié dans un train et ramené aux objets trouvés. Cela montre que la Suisse est perçue comme un pays où tout va plutôt bien.

«Sans les journalistes étrangers, les activités de l’ONU n’auraient pas le même écho et la Genève internationale ne serait qu’un slogan»