Elle était déjà la guerre la plus longue jamais menée par les Etats-Unis, la plus coûteuse et l’une des plus meurtrières. Mais ce que l’on ignorait encore, c’est à quel point la guerre en Afghanistan a toujours été double: le conflit lui-même s’est accompagné, pratiquement dès son déclenchement en 2001, de ce que le Washington Post qualifiait cette semaine de «guerre menée contre l’idée même de vérité».

C’est le catalogue détaillé d’un incommensurable fiasco. Sur plus de 2000 pages, recueillant les témoignages de plus de 400 personnes – militaires, diplomates ou humanitaires – les enquêteurs d’un office de l’administration américaine ont soulevé tous les coins de ce conflit. Leurs documents auraient dû rester secrets. Mais au terme d’une bataille légale de trois ans, le Washington Post a réussi à en obtenir l’essentiel, qu’il a publié sous le nom évocateur de «Afghanistan Papers». Un clin d’œil aux «Pentagon Papers», publiés par le New York Times en 1971, qui avaient fini de jeter le discrédit définitif sur la guerre du Vietnam.

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Acheter les seigneurs de la guerre

Le premier abysse révélé par ces documents: c’est celui de la corruption sans fond produite par l’intervention américaine. Dans un premier temps, alors qu’il s’agit de combattre les talibans, qui ont accueilli à bras ouverts les responsables des auteurs des attentats du 11 septembre 2001, les Américains n’entendent pas envoyer de troupes sur le terrain. D’entrée, ils se mettront à «acheter» les seigneurs de guerre locaux, à coups de millions de dollars. Une pratique qui, au fil des ans, va prendre des dimensions ahurissantes.

«L’hypothèse de base, c’était que la corruption était un problème afghan et que nous étions la solution. Mais il y a un ingrédient indispensable pour alimenter la corruption, c’est l’argent. Et nous étions ceux qui avaient l’argent», commente ainsi Barnett Rubin, qui travaillait en tant que conseiller pour le Département d’Etat.

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Très rapidement, les talibans vont être – provisoirement – défaits, et les terroristes d’Al-Qaida sont introuvables ou ont déjà fui au Pakistan, comme le montrera, des années plus tard, l’opération menée contre Oussama ben Laden. Mais cela n’empêche pas la machine de s’emballer. Tout s’achète, tout se monnaye. En 2006, le pays dirigé désormais par le président Hamid Karzaï, était déjà «devenu une kleptocratie», a expliqué aux inspecteurs Christopher Kolenda, un ancien colonel de l’armée américaine. Les dollars affluent par valises, voire par caisses entières. Les seigneurs de guerre, les notables locaux, les producteurs d’opium… L’arrosage est général.

Bilan

Le bilan ? La guerre aurait coûté aux Etats-Unis la somme inconcevable de 1500 milliards de dollars. A titre de comparaison, la Chine a prévu un budget bien moindre pour son ambitieuse entreprise de création de «nouvelles Routes de la soie», qui doivent asseoir son emprise sur une bonne partie du monde. Une route à construire? Des millions de dollars sont mis sur la table pour satisfaire les pouvoirs claniques locaux, alors que cette route sera impraticable moins de six mois plus tard.

La palme de l’absurde revient peut-être à l’achat de 1,3 million d’uniformes destinés à revêtir les soldats de la nouvelle armée afghane. Parmi tous les modèles disponibles, c’est l’un des plus chers qui est choisi. Mais aussi l’un des plus incongrus, puisqu’il vise à rendre invisibles les troupes dans un environnement de… jungle épaisse. Or le décor de l’Afghanistan est fait presque exclusivement de sable et de rocaille. «Je détesterais revêtir un tel uniforme si j’étais un soldat afghan», persiflait l’inspecteur général John Sopko, chargé de superviser les efforts de reconstruction du pays pour le compte du Congrès américain.

«Au-delà de ces questions de corruption, ce qui frappe surtout, ce sont les mensonges, répétés par trois présidents américains successifs», note Karim Pakzad, chercheur à l’IRIS en France, qui a notamment enseigné à l’Université de Kaboul. «Personnellement, je disais publiquement depuis 2008 que la guerre en Afghanistan ne pouvait pas être gagnée, explique-t-il au Temps. Mais la surprise vient du fait que, à cette époque, tous les responsables tenaient déjà le même discours en privé.»

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Guerre sans but

Une guerre sans but et, en toute logique, privée de stratégie. Derrière des discours rassurants sur la construction d’un Etat afghan solide, les Américains naviguent à vue. Plus grave, ils distordent constamment les faits pour enjoliver la réalité. Que les talibans se mettent à frapper Kaboul avec des attentats, et la thèse officielle voudra que cela démontre qu’ils sont «aux abois». Qu’il s’agisse pour les parlementaires de voter une nouvelle Constitution (plus «égalitaire et moderne»), et les liasses de billets recommençaient à pleuvoir.

«Aujourd’hui, autour de Kaboul, les nouvelles cités qui ont vu le jour appartiennent toutes à des seigneurs de guerre», constate Karim Pakzad. Plus grave, sans doute: alors que les Américains ont mis un point d’honneur à encourager l’éducation, les nouveaux diplômés se retrouvent sans emploi. «Au moins une trentaine d’universités ont été ouvertes à Kaboul», rappelle Karim Pakzad. Or, une fois formés, ces étudiants fuient le pays, comme le font aussi les investisseurs. A moins qu’ils n’aillent grossir les rangs des talibans.