Echange d’enveloppes dans les parkings; maires corrompus; respectables synagogues servant à ­laver l’argent sale. Toutes les composantes d’un thriller politico-criminel sont réunies dans la gigantesque affaire de corruption que viennent de dévoiler les agents du FBI dans le New Jersey et à New York. Même un trafic d’organes s’étendant jusqu’en Israël. Et même l’intermédiaire d’un banquier suisse.

Oubliez Chicago! Depuis des années, le formidable boom immobilier découlant de sa proximité avec New York a fait du New Jersey le royaume des corrompus. C’est de notoriété publique, et en dix ans le nombre d’arrestations se comptait déjà par dizaines. Mais pour attirer les gros poissons, il fallait aux agents fédéraux un appât plus conséquent.

Ils l’ont trouvé en 2006: Solomon Dwek, fils de rabbin séfarade, magnat de l’immobilier, possédant plus de 200 propriétés dans le New Jersey et à Brooklyn, se trouvait aux prises avec les conséquences d’une fraude géante de 25 millions de dollars. Personne n’en a rien su, mais l’homme est devenu l’informateur du FBI afin de réduire sa peine. On lui a placé un micro à la boutonnière et chargé de pénétrer deux mondes: celui des rabbins de la communauté juive syrienne et celui des élus locaux.

Jeudi, il a fallu apprêter des autobus, tant Dwek (36 ans) a montré de talent pour mettre ses interlocuteurs en confiance: 44 personnes arrêtées, dont des maires, des responsables municipaux, des inspecteurs publics et cinq rabbins. Plusieurs des hommes politiques épinglés, aussi bien démocrates que républicains, venaient à peine d’être élus. Et pratiquement tous avaient remporté leur course électorale avec un seul thème de campagne: la lutte contre la corruption.

L’assurance d’obtenir un déclassement de zone pour construire un vaste projet immobilier? Acquise contre 5000 dollars offerts à Peter Cammarano, qui allait devenir maire de la petite ville de Hoboken, en face de Manhattan, en juillet dernier. «Vous pouvez avoir confiance en moi, lui a répondu l’officiel. Vous allez être traité comme un ami.» Besoin de «laver» des centaines de milliers de dollars provenant d’activités douteuses? Les rabbins de Brooklyn (un district de New York) ou de Deal, dans le New Jersey, ne posaient pas de questions: ils acceptaient le chèque au bénéfice de leurs œuvres de charité, puis ils rendaient l’argent cash, amputé de 10% de commission.

Suivi pas à pas par une équipe d’enquêteurs, qui filmaient souvent la conclusion de ses marchés, Solomon Dwek a continué de pénétrer les méandres de cet Etat qui ont inspiré la fameuse série télévisée des Sopranos. Poussant plus loin sa mise en scène, le FBI a flanqué l’informateur d’une agente, censée être sa secrétaire. Son oncle était gravement malade, disait-elle, et avait besoin d’une transplantation de rein. Levy-Izhak Rosenbaum, un homme d’affaires de Brooklyn, s’est porté volontaire: il achèterait l’organe, a-t-il promis, pour 10 000 dollars à un Israélien nécessiteux. Et il était prêt à le revendre pour 160 000 dollars. Selon les documents des enquêteurs, l’homme a assuré qu’il procédait à ce genre de trafic d’organes «depuis des années».

Il semble qu’une bonne partie du circuit mis en lumière par Solomon Dwek passait aussi par Israël. Le FBI a laissé également entendre qu’un «banquier suisse», dont l’identité n’a pas été révélée, se chargeait de faire transiter l’argent.

«Tout cas de corruption est inacceptable, n’importe quand, n’importe où, et par n’importe qui», s’est exclamé le gouverneur démocrate du New Jersey Jon Corzine. Mais l’un de ses adjoints, également visé par l’enquête, s’est vu obligé de démissionner avec effet immédiat. Ironiquement, c’est l’ancien rival républicain du gouverneur, Chris Christie, qui avait mis sur les rails cette enquête au temps où il était encore procureur fédéral. Dépeignant un Etat corrompu jusqu’à la moelle, Christie n’avait pas réussi à convaincre les électeurs. Aujourd’hui, l’ampleur de cette affaire a, pour lui, comme un agréable goût de revanche.