Une fois n'est pas coutume: mercredi matin, le Conseil des ministres, à l'Elysée, n'aura duré qu'un instant. On avait en effet retiré du menu du jour, sur la demande du président de la République, le plat de résistance: le projet de Lionel Jospin sur la Corse.

La démarche inédite du chef de l'Etat aura eu au moins un mérite, celui de ranimer le débat. Bien sûr, l'anicroche – car ce n'est apparemment qu'une passe d'armes entre les deux têtes de l'exécutif – a des relents préélectoraux: personne ici ne songe à le contester. Et pourtant, dans le même temps, c'est bien un sujet sérieux, et difficile à trancher, que soulève Jacques Chirac. Car ce pays que la Constitution désigne bien comme «indivisible» est comme ligoté par cette définition-là. Certes, la Nouvelle-Calédonie, souvent évoquée à propos de la Corse, connaît un statut très particulier.

Mais plusieurs constitutionnalistes s'inquiètent de ce que les idées développées par l'équipe du premier ministre (où figurent un Olivier Schrameck, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, et un Alain Christnacht, qui fut haut-commissaire en Nouvelle-Calédonie) ne touchent à des limites, quand elles ne les dépassent pas. Elles risquent effectivement de créer des dérogations peu acceptables par le Conseil constitutionnel, qui risque de reprendre à son compte les objections formulées, à titre consultatif, par le Conseil d'Etat il y a dix jours: que les Corses ne connaissent toujours pas les mêmes taxes de succession que les métropolitains; qu'ils seront obligés de faire apprendre la langue corse à leurs enfants (quand la Constitution, depuis neuf ans, ne connaît qu'une langue: le français); que l'Assemblée corse puisse légiférer en dérogeant à la règle commune.

Lionel Jospin cynique?

En lançant son projet, le premier ministre socialiste a cherché à sortir de l'impasse des gouvernements successifs depuis trente ans. Approche extrêmement intéressante et originale, qui a eu au moins le mérite de stopper la violence pendant des mois et de considérer les nationalistes comme des interlocuteurs. Mais certains, ici, notent qu'il savait le projet inacceptable par le Conseil constitutionnel – histoire d'imputer aux sages la responsabilité d'un échec. Lionel Jospin cynique? Ils le pensent.

En tout état de cause, la crise ainsi provoquée par le chef de l'Etat ne devrait pas durer. A la fois parce que le fait de refuser que le projet soit présenté prochainement en Conseil des ministres pourrait créer un climat difficilement tenable, et que, seul à légiférer, le premier ministre, en cas de blocage, peut demander à quelques députés de proposer une loi du même contenu, à laquelle le chef de l'Etat n'aura, alors, aucun moyen de s'opposer.