Le scrutin sur la nouvelle organisation des institutions de Corse se termine par une mauvaise surprise pour le gouvernement français. Il entendait pacifier l'île en intégrant les nationalistes au processus politique normal, et tester sa réforme de la décentralisation qui donne plus d'autonomie aux collectivités territoriales et aux régions. Le résultat est négatif et déjoue les pronostics. On s'attendait à un taux d'abstention élevé. Les 190 000 électeurs corses inscrits sur les listes électorales ont voté à 59,72%. C'est plus qu'au premier tour des élections présidentielles de 2002 où la mobilisation avait été de 58,6%. On s'attendait à un résultat très serré et indécis jusqu'au dépouillement des derniers bulletins. Ce fut le cas. Mais on prévoyait un léger avantage pour le «oui», or c'est le «non» qui l'emporte avec 50,91% des suffrages, soit un peu plus de 2000 voix. Les deux préfectures départementales, Bastia (à plus de 70%) et Ajaccio ont voté «non». Le référendum prévoyait leur suppression.

C'est une défaite pour le gouvernement, pour le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui avait déclaré avant le scrutin: «C'est un moment de vérité [pour les Corses], pour nous, et peut-être pour moi», et pour le président de la République, qui s'est engagé en faveur du «oui» bien qu'il l'ait fait avec discrétion et une seule fois lors d'un entretien avec le journal Corse-Matin où il affirmait que le «oui» était pour les Corses une manière de manifester leur attachement à la France.

Cet écart infime reflète la perplexité des électeurs face à une décision qui paraissait simple et qui ne devait pas bouleverser les institutions de l'île. Mais la campagne électorale est restée confuse et incertaine jusqu'au bout.

Même après l'arrestation, vendredi en début de soirée, d'Yvan Colonna, l'un des assassins présumés du préfet Erignac le 6 février 1998. Cette arrestation semblait tomber à propos, puisque les partisans du «non» ont accusé le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, maître d'œuvre de la réforme, d'avoir pactisé avec les nationalistes. En arrêtant Yvan Colonna, en fuite depuis le 23 mai 1999, Nicolas Sarkozy pouvait croire qu'il avait apporté la preuve du contraire, et que cela renforcerait le camp du «oui». Il n'en a rien été.

Même si le refus de la majorité des électeurs met fin au processus mené par le gouvernement (et commencé par Lionel Jospin), il importe d'en rappeler l'enjeu exact. Les électeurs étaient appelés à se prononcer sur le remplacement des deux départements actuels (la Haute-Corse dont la préfecture est Bastia, et la Corse du Sud dont la préfecture est Ajaccio) et de l'assemblée régionale par une collectivité territoriale unique représentée par une assemblée élue à la proportionnelle respectant la parité hommes-femmes et par un exécutif, disposant des pouvoirs déjà élargis par rapport aux autres collectivités territoriales françaises et pouvant désormais bénéficier des possibilités ouvertes par la nouvelle loi de décentralisation qui autorise les régions à mener des expériences législatives.

Cette nouvelle organisation a donné lieu à des prises de position contradictoires. Les nationalistes, qui pensaient que les élections à la proportionnelle leur permettraient d'avoir plus d'élus dans l'assemblée territoriale, ce qui n'est pas le cas avec un scrutin majoritaire, ont pris le parti du «oui». Ils considéraient, comme l'a dit Jean-Guy Talamoni, chef de file de Corsica Nazione, que ce nouveau statut était une «timide avancée» vers l'indépendance. Ce qui a conduit certains anti-nationalistes à se ranger dans le camp du «non», comme cette électrice qui déclarait à la sortie du bureau de vote à un journaliste de France Info: «Je ne suis pas nationaliste, on leur fait toutes les faveurs, alors basta.»

Désormais, tout est à refaire: en Corse d'abord, où le statu quo l'emporte, avec des conséquences qu'il est impossible d'évaluer pour l'instant, notamment parmi les nationalistes qui voient se refermer une porte qu'ils avaient crue entrouverte. Au procès des assassins présumés du préfet Erignac ensuite, qui entre aujourd'hui dans sa dernière semaine avec les réquisitions du parquet. L'arrestation d'Yves Colonna, mis hors de cause pendant les débats par plusieurs des prévenus, pourrait entraîner le renvoi des audiences malgré l'opposition de la partie civile.