L'avancée que le premier ministre, Lionel Jospin, tente de promouvoir en Corse a connu mardi – les zizanies de la cohabitation aidant – un nouvel accroc. Le président, Jacques Chirac, a en effet demandé pour la première fois dans l'histoire de la Ve République le report de l'examen du projet présenté ce mercredi par le gouvernement.

Le président, qui sait qu'il aborde un sujet des plus sensible, tire parti des réserves expresses formulées il y a quelques jours par le Conseil d'Etat à l'endroit du texte gouvernemental: critiques à l'endroit des dispositions sur l'apprentissage de la langue corse, que le Conseil trouve trop contraignantes; délégation de pouvoirs excessive, à ses yeux, à l'Assemblée territoriale de l'île; et exonérations fiscales (sur les successions) exagérément maintenues. La leçon des sages était sévère. Lionel Jospin, après en avoir pris connaissance, avait décidé de passer outre: c'est au parlement de trancher, estime-t-il.

Le coup de canif présidentiel a immédiatement provoqué une volée de réactions dans le landerneau politique. D'un côté, Jean-Pierre Chevènement, ex-ministre de l'Intérieur, qui n'a jamais caché son hostilité au processus en cours, demande le retrait pur et simple du texte. De l'autre, les élus corses: le libéral José Rossi, qui ne voit aucune objection à ce qu'on attende un peu pour débattre du projet, et refuse de dramatiser l'incident. Porte-parole des nationalistes, Jean-Guy Talamoni joue la sérénité, tout en refusant que ce retard soit motivé par des considérations bassement politiciennes: entendez la rivalité Jospin-Chirac. La présidente du RPR, Michèle Alliot-Marie, qui prophétise déjà le rejet par le Conseil constitutionnel.

Cette initiative sans précédent du président rappelle les embûches semées par François Mitterrand à un premier ministre nommé Chirac, en 1986. Le chef de l'Etat entend marquer ses prérogatives de gardien des institutions, et il flatte les mécontents, qui ne se situent pas qu'à droite, sur ce texte. De son côté, Lionel Jospin poursuit crânement son projet, et joue la novation et l'évolution des institutions républicaines vers plus de souplesse. En ligne de mire: l'Elysée, en 2002.