Revue de presse

Quand des Corses libèrent la parole et les actes racistes

Le caillassage d'une équipe de pompiers et de policiers corses débouchent sur une vendetta populaire où racisme et islamophobie culminent. La Corse est-elle devenue folle?

On ne s’attendait pas vraiment, en ces derniers jours de décembre, à parfaire ses maigres rudiments de dialecte corse.

C’est chose faite depuis la Noël de ce 25 décembre 2015 où l’on aura appris que «les Arabes, dehors» se dit en corse «Arabi fora». C’est le slogan qu’a hurlé un certain nombre des manifestants corses qui entendaient protester contre le caillassage d’une équipe de pompiers et de policiers, le soir précédent, dans le quartier dit des Jardins de l’Empereur, habité majoritairement par une population musulmane.

Pour rappel, les manifestants, ont tenté de retrouver les caillasseurs et un certain nombre de ces manifestants s’en est pris à une salle de prière musulmane qu’ils ont saccagée, dégradant également un restaurant de kebabs des alentours.

De tous côtés, depuis, c’est la consternation ou l’exacerbation, selon son camp politique, son désir de faire avancer sa vision du vivre ensemble ou du vivre séparé. Fort œcuménique, Manuel Valls a fustigé aussi bien l’agression des pompiers que la profanation d’un lieu de prière musulman. Bernard Cazeneuve, le ministre de l’intérieur, a dénoncé des «exactions intolérables, aux relents de racisme et de xénophobie». La ministre française de la Justice Christiane Taubira assurant la synthèse sur Twitter.

La question centrale: la Corse est-elle raciste?

La Croix signale que «le nouveau président du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, a condamné sans détour «des actes racistes complètement contraires à la Corse que nous voulons. Tout comme le président de l’assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni».

On rappellera, pour mémoire rapide, que la Corse, aux dernières élections régionales, s’est donnée une majorité nationaliste, créant ainsi une surprise de taille. La Croix, cependant, précise: «Néanmoins, le discours prononcé en Corse par Jean-Guy Talamoni au moment de prendre ses fonctions «a pu être interprété comme un signal par les adeptes d’un exclusivisme et d’un ethnicisme corse», souligne le P. Gaston Piétri, prêtre du diocèse d’Ajaccio.

Le religieux veut toutefois éviter tout amalgame: «Seule une petite frange des électeurs qui ont voté pour les nationalistes prône le refus de l’autre par la violence.» Mais selon lui, l’hostilité envers les communautés musulmanes s’est tout de même exacerbée, comme l’attestent certains sites Internet identitaires, «Patria Nostra» ou «Chritiani corsi». Dans leurs récents contenus, ces derniers prennent appui sur les derniers résultats électoraux. «Ces groupes se servent aussi de l’identité catholique de l’île, avec l’idée qu’il faut combattre les étrangers porteurs d’une autre religion, comme pour réagir de façon symétrique à Daech», dénonce Gaston Piétri».

Déferlement corsophobe des commentateurs

L’analyse de La Croix nous porte au cœur du problème: y aurait-il un racisme typiquement corse, galvanisé par les récentes victoires du front nationaliste? Nombreux sont les commentateurs, si l’on en croit la recension qu’en fait Le Point, qui mettent l’accent sur les particularismes corses: «La haine xénophobe défigure l’île de Beauté», titre le journal L’Humanité dans ses pages intérieures. Même indignation chez Olivier Auguste, de L’Opinion, pour qui ces événements sont à peine croyables: «Transposées dans n’importe quelle banlieue dite difficile du continent, les scènes qui se sont déroulées vendredi et samedi à Ajaccio semblent tout bonnement inimaginables.»

Pour Jean-Michel Helvig, de La République des Pyrénées, de tels débordements ne pouvaient pas se produire ailleurs. Ils étaient «une occasion de surfer sur une colère de nature très insulaire, en ce sens où la vendetta y est une loi au-dessus de toutes les autres». Jean-Louis Hervois, de La Charente libre, dénonce ce «particularisme insulaire qui encourage l’île à interpréter à sa façon les lois de la République». Et d’ajouter: «La Corse s’arrange des assassinats de rue et des règlements mafieux mais tient en horreur la petite délinquance, véritable trouble à l’ordre naturel des choses…»

Il n'y a pas de racisme corse

Pour la journaliste Aude Lorriaux, de Slate, la question n’est pas la bonne, et elle le dit sans ambages: «Il n’y a pas de racisme spécifique des Corses. Cette hypothèse, soulevée à la suite du saccage d’une salle de prière dans le quartier des Jardins de l’Empereur à Ajaccio, occulte les vraies questions.» Et la journaliste de constater, parallèlement à la vague de haine islamophobe causée par les événements du 24 décembre, une forte vague de corsophobie à l’enseigne, par exemple, du hashtag #SalesCorses».

Selon la journaliste, qui s’appuie sur les travaux et les déclarations de Marie Peretti-Ndiaye, docteure en sociologie et membre associée au centre d’analyse et d’intervention sociologiques de l’EHESS, auteure du Racisme en Corse, parler de racisme corse, c’est occulter les causes socio-économique du racisme en Corse: «Il n’y a pas, selon Marie Peretti-Ndiaye, de «racisme corse». «Le racisme ne peut être considéré comme un phénomène spécifiquement corse. Il y a, en revanche, une conjugaison d’éléments au niveau international, national, local, insulaire et microlocal, qui, en se rencontrant, peuvent favoriser des manifestations de racisme. Mais ne retenir qu’un de ces facteurs serait erroné», explique ainsi la chercheuse à Mediapart.

Mais il y a du racisme en Corse

Aude Lorriaux poursuit: «Accuser de racistes les Corses, sans voir les facteurs socio-économiques qui mènent à ces violences racistes est aller trop vite en besogne et se priver d’une compréhension réelle du problème. «Il faut rappeler que le racisme répond à une fonction sociale qui permet d’occulter les inégalités. Il est plus facile de voir un Arabe que de voir un pauvre» avance Marie Peretti-Ndiaye dans L’Obs. «Le racisme ne fait que masquer les choses essentielles que l’on ne veut pas voir», répète-t-elle à Corse Matin. Dernier facteur régional, il existe sur l’ïle de beauté une forte immigration du Maroc et de la Tunisie, «liée aux besoins de l’agriculture, avec des gens qui sont dans des situations socio-économiques très dures», explique-t-elle dans Mediapart. Cette immigration est concentrée dans des poches, comme sur la plaine orientale, où réside un tiers de la population marocaine de la Corse, qui représente elle-même 88% de la population étrangère de l’île. Un phénomène de concentration qui relève de la ségrégation et s’apparente à un véritable «apartheid», selon des propos d’habitants rapportés par la chercheuse. Cette faible mixité sociale, là aussi, engendre des tensions.»

Bref, «pointer le «racisme corse» aide sans doute certains à se soulager, mais pas à comprendre.»

«Berlin 1933? Non, Ajaccio 2015»

Un homme a compris que quelque chose de gravissime s’était passé, ce 25 décembre 2015, en Corse, c’est Laurent Sagalovitsch, blogueur au long cour chez Slate. Il intitule sa chronique: «Berlin 1933? Non, Ajaccio 2015» et commence en trombe: «Au fond, peu importe que la mise à sac d’une mosquée se fut passée à Ajaccio ou ailleurs sur le territoire. Et peu importe que ce saccage fut la conséquence d’une rixe visant à s’en prendre d’une manière éhontée à des pompiers, coutume hélas courante dont la bêtise nous laisse à chaque fois sans voix, mais qui n’autorise en rien une frange de la population à se livrer à une vindicte teintée du racisme le plus éhonté. Rien, absolument rien ne justifie de s’en être pris de la sorte à une mosquée. Rien. Il n’existe aucune excuse pour les auteurs de cette ignominie. Aucune.»

Un Laurent Sagalovitsch qui enfonce ensuite le clou: «Comme il n’existe aucune excuse à l’inertie affichée par le gouvernement face à un acte d’une gravité telle qu’il eût demandé de sa part non pas un misérable tweet, non pas un lapidaire communiqué, mais le déplacement en personne des plus hauts représentants de l’État. Qu’on ne me raconte pas de balivernes: une synagogue eût connu le même outrage que dans l’heure Président de la République, Premier Ministre, Ministre de l’Intérieur se seraient précipités sur les lieux de l’attaque pour dire à la communauté juive son effroi, son dégoût et sa détermination à combattre sans relâche l’antisémitisme sous toutes ses formes. Il ne peut exister deux poids, deux mesures quand il s’agit de défendre un lieu de culte, quelque soit son obédience, sa fréquentation ou son orientation religieuse. Si j’étais Musulman, j’aurais aujourd’hui dans la bouche un goût de cendres et un sentiment d’abandon.»

Et enfin: «A Ajaccio, on a assisté au premier acte d’une rébellion orchestrée par des esprits se sentant désormais tout permis, adoptant des comportements à même d’emporter sur leur passage et la cohésion nationale et la république et la démocratie.»

Depuis le début des événements, deux personnes proches des caillasseurs ont été mises en garde à vue et les rassemblements sont interdits dans le quartier des Jardins de l’Empereur jusqu’au 4 janvier. Quant à l’enquête pour identifier les auteurs des dégradations du site musulman, elles se poursuivent.

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