«Mon pari pour la Corse.» L'article écrit par le premier ministre français Lionel Jospin, annoncé depuis le début de la semaine et qui a paru dans la dernière livraison du Nouvel Observateur, était très attendu dans l'île. A Bastia, deuxième ville corse après la capitale Ajaccio, toutes les copies étaient épuisées tôt jeudi matin. «Des dizaines d'exemplaires avaient été réservés; sinon des clients sont arrivés dès l'ouverture du kiosque», explique la vendeuse, ajoutant qu'elle avait commandé un stock dix fois plus important que d'habitude.

Et pourtant. Le texte qu'a rédigé Lionel Jospin pendant ses vacances dans l'île de Ré s'adresse moins aux insulaires qu'aux sceptiques de la France continentale, qui désapprouvent le dialogue ouvert en décembre avec les élus corses. C'est l'avis général sur l'île qui, elle, malgré des réserves, a plébiscité le processus Matignon. Et de fait, depuis qu'un accord a été conclu entre le gouvernement français et des dirigeants corses et après son acceptation massive par l'Assemblée territoriale à Ajaccio fin juillet, de nombreuses voix se sont montrées très critiques. Lionel Jospin est accusé d'avoir cédé au chantage des nationalistes corses. Et ces derniers sont traités ici et là presque comme des bandits ingouvernables qui se permettent de surcroît de refuser la Constitution de la République française. Dans l'île, cette attitude est décrite comme une «corsophobie» qui gagne du terrain dans le continent.

Exemples des déclarations incendiaires tirées de la presse parisienne, notamment du Nouvel Observateur: «Les nationalistes ont trouvé une consécration que les urnes leur ont refusée.» «Leur plate-forme ne comporte aucun projet positif, au contraire, elle exacerbe l'esprit de l'indépendance et de clientélisme, dans le style que Léon Bloy appelait le mendiant ingrat…» «L'idéal de la Corse aux Corses repose sur une idéologie de l'exclusion et de la xénophobie.» «Est-ce trop demander aux Corses que de ne pas se définir seulement par un passé mais par des ambitions?»

Sur la question de l'enseignement du corse au niveau primaire (il s'agit d'un des points de l'accord), Le Nouvel Observateur écrit: «D'un bout à l'autre d'un département moins peuplé que le XVe arrondissement de Paris, on n'a guère de commun qu'une certaine façon de siffler les chèvres – l'auteur né en Corse la connaît – pour que les bêtes, à ce signal regagnent leur enclos… Nous sommes devant une mosaïque de dialectes aux accents divers que leur sonorité apparente, dans l'ensemble, à celle d'un dialecte toscan qui n'aurait pas évolué depuis le Moyen Age.»

Observateur privilégié des relations entre l'île et le continent et réputé à Bastia pour être un personnage modéré, le directeur du mensuel Corsica Joseph-Guy Poletti s'insurge contre «le journalisme pratiqué à Paris pour les Parisiens». «Cette presse qui se veut nationale traite sans aucune nuance l'ensemble des Corses de mafieux, de voleurs, d'ingouvernables», fait-il remarquer. Selon lui, ce mépris vieux de trente ans est inculqué par une classe politique pour qui la question corse est un moyen de récolter des bénéfices en termes d'image. «A force de jouer une région contre les 21 autres, elle a fini par créer une haine nationale contre la Corse.»

Le journaliste estime aussi qu'en l'absence de thèmes brûlants tels que les colonies, ou l'extrême droite suite à la marginalisation de Le Pen, la Corse est désormais le seul thème électoralement payant pour autant qu'on y trouve des solutions. «Sans être paranoïaque – personne ne nous aime –, j'estime que les prochaines élections nationales se joueront sur le dos de la Corse», déclare le journaliste qui par ailleurs salue la transparence du processus Matignon mis en route par Lionel Jospin.

Le militant corse de la Ligue des droits de l'homme André Paccou poursuit dans le même sens: «La corsophobie nous est d'autant plus insupportable qu'elle ne repose que sur des préjugés et des généralisations qui mettent tous les habitants de l'île dans le même panier de corrompus et de violents.»

Gabriel Xabier Culioli, reporter au Journal de la Corse, est tout aussi énervé par le racisme anti-corse. D'abord, il fait remarquer que, tels des chacals, les détracteurs du dialogue ont éprouvé un malin plaisir après les deux attentats d'août. Mais, pour lui, il n'y a pas de doute que la page se tourne même si c'est dans la douleur et malgré ceux pour qui les Corses ne peuvent que replonger dans la violence.

Un tir de lance-roquettes à charge inerte a légèrement endommagé dans la nuit de mercredi à jeudi la façade de la sous-préfecture de Sartène en Corse-du-Sud, a-t-on appris de source policière. L'action n'a pas été revendiquée. La déflagration s'est produite à une heure du matin et a provoqué des dégâts peu importants au bâtiment.

(AFP)