Grandiose. Le qualificatif n’est pas galvaudé pour décrire la cérémonie d’adieu à Kim Jong-il, le défunt leader de la Corée du Nord, qui se déroule en ce moment. L’agence de presse russe Itar-Tass, que l’on peut lire en anglais et qui est notamment relayée par Le Monde, a affirmé que le service funèbre avait débuté à 10 heures, heure locale [2 heures, heure suisse] à Pyongyang, «dans le mausolée Kumsusan, où le corps du «Cher Dirigeant» a été placé dans un cercueil de verre». Un envoyé spécial de ce journal a d’ailleurs pu visiter la capitale ces jours-ci et en rapporte un reportage saisissant: «Pyongyang était, à la veille de la mort du dirigeant, […] saisie d’une frénésie de construction en vue des célébrations, le 15 avril, du centième anniversaire du «Père de la Nation», Kim Il-sung. Un événement qui doit ouvrir une ère nouvelle: celle d’un «pays fort et prospère». Rues barrées, chaussées en réfection, tombereaux de terre déplacée, ravalement des façades, constructions nouvelles: la ville était en plein chantier.»

Romantique en diable, la neige s’est mise à tomber, abondamment cette nuit, comme on peut le voir sur les images toujours déchirantes et démonstratives de la télévision d’Etat, qui multiplie les prises de vues de pleureuses, de têtes courbées et de forces armées déployées sur les grandes artères de la capitale ce mercredi matin. Les experts, dit encore le quotidien parisien, «s’attendent à une manifestation de loyauté bien orchestrée envers le pouvoir en place». Le journal sud-coréen Korea JoongAng Daily a affirmé, lui, «que Pyongyang avait ordonné à ses citoyens travaillant à l’étranger par autorisation spéciale de revenir en Corée du Nord pour l’occasion», ajoutant «que des centaines de camions chargés de fleurs avaient passé la frontière sino-nord-coréenne».

Les premières images, décryptées par Le Parisien, montrent «une limousine noire arborant un portrait géant de l’homme fort du régime. Une autre limousine [suit], arborant un grand bouquet de fleurs blanc, puis une longue voiture transportant le cercueil de Kim Jong-il. A [sa] droite, […] [marche] Kim Jong-un, le fils cadet de Kim Jong-il et son successeur à la tête du pays», comme le décrit l’Agence France-Presse (AFP). Successeur déjà adoubé par le quotidien Rodong Sinmun, l’organe officiel du Parti, publié par le Rodong News Agency, et qui est le journal le plus lu dans le pays, diffusé dans les écoles, les fermes coopératives et les autres lieux de travail, où il est affiché publiquement. Il a notamment «rapporté aujourd’hui sous la forme d’un éditorial que le plus grand héritage de Kim Jong-il était la puissance nucléaire». Et les militaires y ont soutenu le slogan affirmant que «tout soldat doit sacrifier sa vie pour défendre Kim Jong-un», indique l’agence russe RIA Novosti.

Dans ce cortège de lamentations, pas de trace, évidemment, de Kim Jong-nam, pressenti comme héritier de la Corée du Nord avant de tomber en disgrâce et de s’exiler, le fils aîné de Kim Jong-il, qui mène une vie de luxe et de voyages à mille lieues du régime communiste qu’il aurait pu diriger. Depuis une décennie, à l’âge de 40 ans, il habite la plupart du temps à Macao, célèbre pour ses casinos, mais possède aussi une maison à Pékin et voyage régulièrement à Bangkok, Moscou et en Europe. D’où l’intérêt de ces funérailles, qui vont durer deux jours, explique l’agence Associated Press (AP): elles «seront l’occasion d’examiner les moindres détails de la cérémonie, pour tenter de déterminer qui, au sein de l’hermétique régime de Pyongyang, aura les faveurs de son successeur, son plus jeune fils Kim Jong-un, et qui sera écarté.»

Et l’agence de presse de poursuivre ce fascinant travail de décryptage, sur le long terme: «En 1994, les funérailles de Kim Il-sung avaient été scrutées à la loupe, notamment la liste des noms de la commission chargée de les organiser, pour tenter d’y déchiffrer qui allait être promu par le nouveau chef d’Etat, qui allait tomber en défaveur. Il en est de même aujourd’hui, cette liste de 232 noms ayant été disséquée depuis sa publication la semaine dernière. […] Les cérémonies d’adieu pour Kim Jong-il devraient [se poursuivre] jeudi à la mi-journée, avec des salves d’honneur, trois minutes de silence, et les sonneries des navires et locomotives dans tout le pays.

«Elles ne devraient cependant pas venir faire de l’ombre aux funérailles de son père, dans la terminologie du régime président «éternel» de Corée du Nord, estime le professeur Jeong Jin-gook, du Collège Daejeon de sciences de la santé, en Corée du Sud. «Kim Il-sung reste encore le plus respecté des Nord-Coréens», dit-il.» La seule innovation qui ait été portée au crédit de Kim Jong-un, «sans doute pour le bien de sa future biographie officielle, est d’avoir, selon les médias d’Etat, ordonné que les Nord-Coréens faisant la queue dans le froid glacial pour s’incliner sur la dépouille du «Cher Dirigeant» soient régulièrement approvisionnés en thé chaud» à Pyongyang, ville qu’a visitée sous surveillance une journaliste de Radio France internationale.

Ce matin, Radio Chine internationale, avec sa neutralité habituelle, rappelle que «les obsèques du dirigeant défunt Kim Jong II ont lieu ce mercredi en République populaire démocratique de Corée (RPDC). La cérémonie de funérailles a commencé au mausolée Kumsusan de Pyongyang, a rapporté l’agence de presse officielle KCNA. La télévision a diffusé des images montrant des soldats en rang dans la neige devant le mausolée, alors qu’une limousine arborant un énorme portrait du dirigeant décédé s’avançait lentement. Kim Jong-il est décédé d’un «grave épuisement mental et physique» le samedi 17 décembre à 08h30 (23h30 GMT vendredi) dans son train lors d’une tournée sur le terrain, a rapporté le lundi 19 décembre KCNA, l’agence de presse officielle de la RPDC.» Punkt. Schluss.

Mais attention, prévient Le Soleil québécois, «le défunt despote n’est plus là pour faire respecter ses volontés dernières. Il reste à l’héritier à vraiment prendre le pouvoir, à s’imposer à ceux qui, dans l’entourage du «cher défunt», pleurent aujourd’hui sa disparition. Tôt ou tard – et plutôt tôt que tard – il y a forcément une espèce de journée des dupes lors de laquelle l’héritier, désigné ou présomptif, impose sa volonté ou est mis au pas, et dont les grenouillages apparemment déjà en cours, alors même que le pays est toujours officiellement en deuil, avec la nomination de l’héritier comme chef suprême des Forces armées, ne seraient qu’un prélude.»

Quoi qu’il en soit, l’agence de presse sud-coréenne Yonhap a assuré «qu’un oiseau blanc avait dégagé la neige recouvrant la statue du dirigeant défunt. Radio Pyongyang a raconté que le comportement de cet oiseau depuis la semaine dernière avait «touché les cœurs de nombreuses personnes». «Je n’arrivais pas à guérir mon cœur d’un sentiment de culpabilité, mais un oiseau blanc, plus grand qu’une colombe, est apparu soudainement et a nettoyé la neige recouvrant les épaules de la statue du leader», a rapporté un témoin, d’après cette radio.»

Les oiseaux sont d’ailleurs pleins de bienveillance dans ce pays décidément étonnant, où «des pies immobiles, perchées dans les arbres», repérées par Euronews, se sont jointes à la prière nationale. «Des villageois expliquent que les oiseaux ne se sont même pas enfuis lorsqu’on a approché d’eux des torches. La preuve, s’il en fallait, que Kim Jong-il était vraiment «un très grand dirigeant», estime [un] homme qui ajoute que même la nature est attristée de son décès.» Comme sont attristés les DJ que Kim a souvent accompagnés, à en croire l’amusant site Charts in France: «Une série de photos circulent sur la Toile depuis le milieu de la semaine et mettent en scène de nombreux artistes électro comme David Guetta, Moby ou encore les LMFAO, aux côtés du leader défunt de Corée du Nord. Une série de photomontages, exécutés à l’aide de Photoshop, dont avait déjà été victime le dirigeant qui continue pour le coup encore aujourd’hui à inspirer.»