Pour la France, c’est le choc, pour Dominique Strauss-Kahn, c’est la déchéance, mais pour New York, c’est la routine. Tous les jours, plus de 13 000 détenus intègrent le système pénitentiaire de cet Etat, dont la prison de Rikers Island est l’un des emblèmes, tant par sa taille que par sa réputation d’établissement impitoyable. Si la traversée du miroir a été particulièrement saisissante dans le cas d’un directeur du FMI qui passait les nuits précédentes dans un palace, l’île-prison, qui dépend de la juridiction du Bronx, est une énorme machine à dévorer les destins.

New York, comme une bonne partie des Etats-Unis, a mal à ses prisons. Pour des raisons qui tiennent à la fois à l’histoire, aux différences raciales et au modèle de justice anglo-saxon, la surpopulation dans les prisons est devenue une question lancinante depuis des années. A l’échelle des Etats-Unis, pratiquement une personne sur cent est actuellement derrière les verrous, de très loin le taux le plus élevé des pays développés, et du monde entier, bien devant la Russie, l’Iran ou la Chine. Ce taux croît pourtant du double lorsqu’il s’agit de jeunes hommes dans leur vingtaine. Et il explose s’agissant des jeunes hommes noirs, dont près d’un tiers sont incarcérés.

En réalité, l’Etat de New York tente maintenant de montrer une voie différente. Il y a quelques lustres, lorsque la consommation et le trafic de crack s’étaient répandus comme une épidémie, même Rikers Island n’y suffisait plus, à tel point qu’il a fallu lui adjoindre une annexe sur une barge. Dix établissements différents, un complexe qui fait penser à une ville en miniature: c’était le vaisseau amiral d’une flotte qui voyait arriver 100 000 nouveaux prisonniers par année. A l’époque, un meurtre était commis à New York toutes les quatre heures. Une voiture disparaissait toutes les quatre minutes.

Aujourd’hui, la ville de New York est devenue l’une des plus sûres des Etats-Unis. Mais les réflexes restent. Malgré la mise en place de programmes visant à remplacer la prison par des travaux d’utilité publique ou par des cures de désintoxication, le crime reste ici synonyme d’incarcération, même pour des petits délits. Conduire une voiture avec un permis non valable ou permettre à un jeune de moins de 21 ans de boire de l’alcool sont des infractions susceptibles de conduire à la prison. Les peines sont ensuite d’autant plus lourdes qu’elles sont cumulatives, souvent au bon vouloir des juges. Dominique Strauss-Kahn en sait quelque chose, lui qui risque une peine théorique de presque 75 ans de prison pour sept chefs d’inculpation différents.

Aujourd’hui, le nombre de détenus dans les seules prisons d’Etat new-yorkaises reste supérieur à 60 000. De l’autre côté, plus de 13% des fonctionnaires de l’Etat s’occupent des prisons. Selon les études universitaires, le taux d’incarcération n’a pourtant que peu d’influence sur le nombre de crimes commis. En revanche, ce système a un coût exorbitant, dont les Américains ont pris toute la mesure lors de la récession économique. New York dépense pratiquement autant d’argent pour ses prisonniers que pour ses écoliers inscrits dans les high schools. En Californie, où un détenu coûte aux contribuables 50 000 dollars par année, le budget dépasse carrément celui de l’Education. L’année dernière, les Etats-Unis ont déboursé 68 milliards de dollars dans leur système correctionnel. Le triple qu’il y a un quart de siècle.

Bien plus: les jeunes hommes noirs qui passent des années en prison ressortent mal formés et inaptes au marché du travail. Ils viennent grossir les rangs des chômeurs de longue durée. La plupart replongent.

C’est la prise de conscience de ce coût qui amène à présent la classe politique américaine à s’interroger sur une éventuelle réforme du système. Newt Gingrich, le candidat républicain récemment déclaré à la course présidentielle, s’en faisait récemment l’apôtre en mettant exclusivement en avant des considérations financières. Mais il soulignait aussi le fait qu’un détenu sur deux libéré cette année réintégrera la prison dans les trois ans, après une récidive. ö Page 15