La mer est d’huile, la scène pourrait servir à illustrer une carte postale. Descendus de leur longue barque bleue, les pêcheurs la poussent sur le sable de la plage. Les premiers rougets débarqués sont pour le policier, qui se tient sur la plage les bras ballants mais fâché, semble-t-il, qu’un témoin assiste à cet épisode de corruption ordinaire. Plus encore que de s’occuper des quelques poissons qui viennent d’être tirés de l’eau, il s’agit ensuite de mettre rapidement le moteur à l’abri. Installé sur le zodiac qui est dans le hangar, il servira tout à l’heure, cette nuit, à d’autres activités moins bucoliques.

Les temps sont durs pour les contrebandiers pêcheurs marocains. De jour, les poissons se font rares. Il faut aller loin, et profond, pour espérer taquiner quelque espadon. Et de nuit, dans la région du détroit de Gibraltar, face aux lumières de l’Espagne qui sont comme autant de tentations, c’est encore plus compliqué.

Réfugiés cachés dans la forêt

La faute à ces réfugiés subsahariens qui se cachent par dizaines dans la forêt de Bel Younech. Ils y ont installé un campement, y vivent parfois des semaines, parfois des mois ou des années. Ce sont eux que l’on voit au petit matin s’aventurer sur les routes, ou même près du village, une bouteille vide à la main, cherchant une source d’eau ou une main secourable mais qui, ne trouvant ni l’une ni l’autre, se jettent dans les fourrés à la vue des patrouilles de police qui quadrillent la région.

Sur l’interminable côte marocaine, tous les 500 mètres, la police auxiliaire a installé des places fortes censées aussi bien arrêter ces réfugiés en transit vers l’Europe que guetter d’éventuelles activités terroristes. Mais cela n’empêche pas Hassan, maintenant installé sur la terrasse du petit troquet de pêcheurs, de fanfaronner: «Je connais toute la côte espagnole par cœur, jusqu’à Malaga», explique-t-il, autour d’un plat où s’alignent des poissons qu’il amène avec ses collègues, et qui sont grillés par le patron.

La côte espagnole, malgré la police? «Bien sûr. Nous y allons tout le temps, même maintenant, s’exclame le pêcheur. Dès qu’il y a quelque chose à transporter, nous le faisons. Après tout, qu’est ce qu’on va me faire si on m’attrape? Me couper la tête?»

Rires gênés

Les confessions d’Hassan provoquent des rires gênés. Sur la table, les bouteilles de limonade portent la marque d’un supermarché espagnol, comme ceux de Ceuta ou de Malaga. Le thé servi après le repas, c’est du Lipton, comme partout ailleurs. Mais là aussi, les étiquettes sont écrites en espagnol. On le boit à petites gorgées, en enfilant les dizaines d’hameçons pour la pêche du lendemain, et en sortant les sebsi, les longues pipes traditionnelles qui servent à fumer le kif.

Ces paisibles pêcheurs, la nuit venue, transportent-ils aussi du cannabis vers l’Andalousie? Une nouvelle salve de rires nerveux secoue la tablée. «Pourquoi tu demandes ça? Tu en cherches, du kif?»


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