Jeudi, ils étaient 1000 hommes, femmes et enfants à débarquer sur les côtes du Kent, près de Douvres, au Royaume-Uni. «Un nouveau record quotidien», titraient les sites des médias anglais vendredi à l’aube. Ces 1000 demandeurs d’asile, originaires du Soudan, de Syrie ou de la Corne de l’Afrique, viennent se rajouter aux 15 000 personnes arrivées depuis janvier dernier par bateau. A titre de comparaison, sur toute l’année 2018, ils étaient moins de 600 à avoir réussi la traversée du canal de la Manche, frontière naturelle entre la France et la Grande-Bretagne.

Cette augmentation exponentielle, expliquée notamment par des conditions météorologiques particulièrement douces avant l’hiver et jugée «inacceptable» par le Ministère de l’intérieur britannique vendredi matin, crispe encore un peu plus les relations diplomatiques entre les deux pays européens.

2000 à 3000 euros la traversée

Via les passeurs, la traversée coûte entre 2000 et 3000 euros. A la nuit tombée et dans l’obscurité la plus totale, les réfugiés se pressent dans ce que l’on appelle les small boats, de vieux zodiacs, qui leur permettront de rallier la côte britannique. Point de départ? Les plages françaises du nord et du Pas-de-Calais. Mais d’autres choisissent aussi de contourner les trafics existants et de prendre leurs propres dispositions: jeudi, les sauveteurs en mer ont repéré un kayak dérivant dans la Manche, ses trois occupants sont, eux, portés disparus, explique la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord dans un communiqué vendredi. D’autres se cotisent et achètent un bateau pneumatique à dix ou onze personnes, révélait le journal de 20h de France 2. Près de 29 360 personnes ont tenté la traversée depuis janvier.

Un bilan «très lourd» et «exceptionnel»

Chaque jour, des centaines de migrants sont sauvées des eaux de ce bras de mer rendu très dangereux par la densité du trafic et les forts courants. Beaucoup souffrent d’hypothermie. Car si la météo est particulièrement clémente en ce mois de novembre, la température de l’eau ne dépasse pas les 14 degrés et les embarcations de fortune ne sont souvent gonflées qu’à moitié.

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Depuis le début du mois de novembre, trois personnes sont mortes en tentant la traversée, selon un décompte de l’AFP. Jointe par l’agence de presse, la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord affirme que «tous les moyens sur zone ont été impliqués pour porter secours aux personnes» et souligne un bilan «très lourd» et «exceptionnel».

Des conditions météo avantageuses

Depuis quelques années, la nouvelle stratégie des passeurs consiste à faire grimper les migrants dans des bateaux plutôt que dans des camions. La France, avec l’aide du Royaume-Uni, s’est dotée de clôtures, de vidéosurveillance, de technologie de détection infrarouge. Les camions et les bus sont souvent arrêtés et contrôlés par des patrouilles de sécurité. Selon The Guardian, «la traversée de la Manche par camion nécessite en moyenne huit à dix essais, alors que le voyage en mer se fait, en moyenne, en une ou deux fois». Puis en 2020, le covid signe le glas de la technique: lors de la première vague, le trafic routier est quasiment à l’arrêt, les traversées par la mer se multiplient, révélait Le Monde au printemps 2020.

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Depuis quelques semaines, «les conditions météo sont exceptionnelles sur le détroit du Pas-de-Calais, la mer est particulièrement calme et on voit les côtes de l’Angleterre tous les jours», expliquait un sauveteur en mer à l’Agence France-Presse, la semaine dernière. Un redoux qui se poursuit et qui permet aux migrants de passer cette frontière avant l’arrivée de l’hiver et des grands froids mais aussi avant la possible entrée en vigueur d’une loi britannique extrêmement restrictive en matière d’immigration qui permettrait, notamment et à condition d’accord avec la France, de repousser des migrants en mer.

Des peines de prison pour les migrants

La Nationality and Borders Bill, concoctée par le Home Office, le Ministère de l’intérieur britannique, et actuellement examinée en commission avant d’être débattue au parlement, veut criminaliser les traversées de la Manche par les migrants. Elle conférerait un statut différent aux demandeurs d’asile passés par la mer de ceux qui auraient emprunté des voies officielles, comme des plans de relocalisation internationaux.

The Borders Bill will finally fix our broken asylum system.Supporting those fleeing oppression via safe & legal routes – while making it easier to remove dangerous criminals.Our priorities are the People’s Priorities.#NewPlanForImmigration🇬🇧 pic.twitter.com/YziWOLiwQa— Priti Patel (@pritipatel) July 19, 2021

The Borders Bill will finally fix our broken asylum system.

Supporting those fleeing oppression via safe & legal routes – while making it easier to remove dangerous criminals.

Our priorities are the People’s Priorities.#NewPlanForImmigration🇬🇧 pic.twitter.com/YziWOLiwQa

Des peines allant de 4 à 6 mois d’emprisonnement pourraient être prononcées contre les migrants arrivant en Grande-Bretagne illégalement, qui «en cas d’accord avec la France» pourrait être repoussés en mer par les gardes-côtes britanniques, écrivait Le Monde peu après la publication du projet de loi, en juillet dernier.

Entre Patel et Darmanin, le torchon brûle

En septembre, le ministre de l’Intérieur français, Gérald Darmanin, rencontrait son homologue britannique, la conservatrice Priti Patel, surnommée «the Lady (of wire) of iron» (la dame de fil de fer). Au centre des discussions? La somme de 62,7 millions d’euros promise par l’Angleterre à la France à la fin du mois de juillet pour sécuriser sa frontière. Face aux arrivées record de migrants, Priti Patel menaçait de ne pas la verser.

La France n’acceptera aucune pratique contraire au droit de la mer, ni aucun chantage financier. L’engagement de la Grande Bretagne doit être tenu. Je l’ai dit clairement à mon homologue @pritipatel (1/2)— Gérald DARMANIN (@GDarmanin) September 9, 2021

La France n’acceptera aucune pratique contraire au droit de la mer, ni aucun chantage financier. L’engagement de la Grande Bretagne doit être tenu. Je l’ai dit clairement à mon homologue @pritipatel (1/2)

Un mois plus tard, la question n’étant toujours pas réglée, Gérald Darmanin réclamait un traité urgent sur l’immigration et appelait le Royaume-Uni à «tenir sa promesse de financement», versé au compte-gouttes. Depuis près de vingt ans et la signature des accords du Touquet, la France abrite la frontière du Royaume-Uni. Au bord de la Manche, les agents britanniques peuvent refouler les migrants qui ne remplissent pas les conditions, avant même qu’ils n’aient posé un pied en Grande-Bretagne.

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