Monde

Le coton, malédiction de l'Asie centrale

Héritage de l'ère soviétique, la monoculture du flocon blanc poursuit ses ravages dans les campagnes d'Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Turkménistan. Le pire est sans doute le véritable statut d'esclave où sont précipités femmes et enfants lors des récoltes, dénonce l'International Crisis Group.

Abientôt quinze ans de l'éclatement de l'Union soviétique, les expressions répression politique, stagnation économique, pauvreté et dégradation de l'environnement ne devraient plus être qu'un mauvais souvenir dans les vastes territoires de l'empire devenus indépendants. Au pire, on comprendrait que l'un de ces maux ait plus de mal que les autres à battre en retraite sous les coups de la libéralisation triomphante. Or, en Asie centrale, il n'en est rien. Au contraire, selon un récent rapport* de l'International Crisis Group (ICG), la situation qui prévaut en Ouzbékistan, au Turkménistan et au Tadjikistan voit ces quatre fléaux conjuguer leurs effets. Avec pour conséquences une baisse des conditions d'existence de la majorité de la population – essentiellement rurale – dans ces trois pays par rapport à ce qu'elles étaient du temps de l'URSS.

Appareil répressif

A l'origine de ce que l'ICG n'hésite pas à appeler la malédiction de l'Asie centrale: la monoculture du coton. Développée de manière intensive pour répondre aux exigences du plan sous l'ère soviétique, elle a été maintenue – sous une forme plus ou moins étatisée – jusqu'à aujourd'hui par les régimes autoritaires qui, de Tachkent à Douchanbe, en passant par Achgabat, se sont emparés du pouvoir dans les années 90. C'est que, si la Chine est le principal producteur mondial de la précieuse fibre, l'Ouzbékistan en est le deuxième exportateur, juste derrière les Etats-Unis. Avec ses voisins turkmène, à l'ouest, et tadjik à l'est, l'Ouzbékistan compte pour 15% dans le commerce mondial du flocon blanc. Une manne formidable pour ces trois jeunes pays – de l'ordre de 2 milliards de dollars par an – mais que les véritables «satrapes» qui les dirigent n'ont aucune intention de redistribuer à leur peuple.

«Ce système de production n'est possible qu'avec le recours à un appareil répressif qui permet de mobiliser la force de travail à des coûts inférieurs à ceux du marché», relève l'ICG dans son rapport. C'est ainsi que, dans les trois pays producteurs de coton d'Asie centrale, des centaines de milliers de femmes et d'enfants (dès l'âge de 7 ans) sont réquisitionnés chaque année pour les récoltes. A des salaires extrêmement bas… quand ils leur sont payés, souligne encore l'ICG. Quant aux enfants qui se plaignent du dur travail dans les champs, il n'est pas rare qu'on les menace de représailles jusque dans… leur bulletin scolaire, ont rapporté certains d'entre eux. Interpellées sur le non-respect de leurs propres lois interdisant le travail des enfants, les autorités ont pour habitude de répondre que c'est sur une base volontaire que ces derniers participent à la récolte du coton, dans le respect de l'hashar, cette tradition d'Asie centrale du travail collectif pour le bien de la communauté.

A ces coûts sociaux dramatiques de la monoculture du coton s'en ajoutent d'autres, tout aussi dévastateurs, souligne l'ICG: les atteintes à l'environnement. Très gourmandes en eau, les plantations de coton d'Asie centrale ont été à l'origine de gigantesques travaux d'irrigation à l'époque soviétique qui ont totalement déséquilibré le régime hydrologique de toute la région, et réduit, par exemple, la mer d'Aral à deux vulgaires flaques d'eau…

Face à ce constat bien sombre, l'ICG, comme à l'accoutumée, propose quelques pistes et recommandations pour sortir l'Ouzbékistan et ses voisins de leur dérive autoritaire et «monoculturelle». Aux gouvernements des trois pays, il lance un appel à la libéralisation de l'économie et à une réforme agraire qui redonne aux agriculteurs la possibilité de devenir propriétaires et de cultiver autre chose que du coton. Par ailleurs, l'ICG met en garde les régimes en place contre une montée de l'islamisme qu'il assure ne pas pouvoir exclure si la situation sociale et politique demeure en l'état. L'ICG en appelle aussi aux institutions internationales pour qu'elles renforcent notamment leurs efforts en faveur du respect des droits de l'homme, soutiennent les organisations d'agriculteurs et encouragent les cultures alternatives. Enfin, aux gouvernements européens et américain, l'ICG demande qu'ils réduisent au plus vite leurs subventions à leur industrie du coton qui faussent la concurrence, et soutiennent tous les efforts qui permettront de mettre un terme à l'esclavage moderne induit par la monoculture du coton en Asie centrale.

* «The Curse of Cotton: Central Asia's Destructive Monoculture», Asia Report N° 93, 28 février 2005. Sur Internet: http://www.icg.org

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