Sa vie, c'est une lutte quotidienne contre la fatigue. Manuel Medeiros, 29 ans, enchaîne cigarettes et cafés comme un automate. Ce jour-là, une fois n'est pas coutume, il consent à marquer une longue pause pour conter sa vie marathonienne. Pour lui, la journée de travail commence aux aurores dans le quartier très chic d'Almoreiras où il assure le lavage de vitres de building d'affaires pour le compte d'une société prestataire de services. A 11 h, Manuel fonce vers le centre de Lisbonne où il enfile l'uniforme de serveur dans un petit restaurant.

En fin d'après-midi, les deux heures de pause que lui accorde son patron sont mises à profit pour faire «des petits travaux d'électricité» chez des clients du quartier. Il reviendra ensuite au bar, qu'il quittera vers 22 h. Le week-end est entièrement consacré à des travaux de peinture non déclarés chez des particuliers. En incluant le RMI de sa femme (200 francs) et les allocations familiales (75 francs), ses revenus mensuels atteignent 1325 francs les bons mois. Manuel Medeiros ignore les sorties, les restaurants, les vacances et n'est jamais sorti du Portugal. «Mon seul bonheur, c'est d'acheter des vidéos de dessins animés à mes deux enfants, de 7 et 2 ans. Ce Noël, après des mois de sacrifices, on a réussi à inviter 30 personnes chez nous. Une fierté! C'est vrai que je me tue à la tâche, mais je ne veux pas lâcher avant que mes enfants finissent leurs études.»

Si Manuel Medeiros s'astreint à un rythme particulièrement soutenu, son zèle est représentatif des classes populaires du Portugal urbain. Dans un pays où le

salaire moyen avoisine 1000 francs – 500 francs pour le salaire minimum –, la rétribution conjugale est souvent insuffisante.

Avec ses presque 1250 francs mensuels, Jorge Costa, 48 ans, fonctionnaire à la mairie de Lisbonne, se range dans la «classe moyenne». Ce qui ne l'empêche pas, après le travail, de s'improviser mécanicien «au noir» pour le compte d'une clientèle constituée au fil des ans. «Parfois, je fais aussi des extras comme plombier, dit ce petit homme corpulent. Au bureau, on n'en parle pas trop, mais je peux vous dire que la plupart de mes collègues ont une deuxième activité, comme chauffeur de taxi, électricien, transporteur…»

On s'en doute, les statistiques font défaut à ce sujet, mais ce type de pratique semble entré dans les mœurs. C'est tel contrôleur fiscal de Coimbra arrondissant ses fins de mois comme représentant d'une assurance privée, telle ouvrière textile de Guimaraes (nord) s'échinant dans trois usines différentes, tel journaliste prêtant sa voix pour des annonces publicitaires…

Ce phénomène a bien sûr ses limites, mais il illustre un net ralentissement économique, une déconvenue sociale, et des doutes croissants sur le «miracle portugais». Le boom des années 1990, souligné en point d'orgue par l'Expo 98 à Lisbonne, est retombé. Et, si l'Irlande, qui a connu une trajectoire semblable, maintient une santé insolente, le Portugal, lui, s'essouffle. Le déficit commercial a atteint 14% du PIB, les exportations plongent et, pour la première fois depuis son entrée dans l'Union européenne, le taux de croissance (estimé à 2,7% pour 2001) devrait être inférieur à la moyenne communautaire.

Sur le plan social, la situation de plein emploi – un chômage de 4% – ne suffit plus à contenter la majorité. Pour beaucoup, le modèle de toujours, «bas salaire-

basse qualification», est caduc. «Sur le marché du travail, on est encore très en retard, estime Amavel Alves, un des dirigeants de CGT-P, un syndicat proche des communistes. Les gouvernements ont fait une grave erreur stratégique en faisant l'impasse sur la formation professionnelle. Notre compétitivité est une des plus basses d'Europe. Quant aux salaires, ils sont si bas que, si on ne fait pas de biscate (petits boulots) ailleurs, on fait des heures supplémentaires, souvent sous-payées, voire pas payées du tout.»

Frénésie… consumériste

Paradoxe: la frénésie consumériste, elle, n'est pas retombée. L'un des meilleurs symboles en est le téléphone mobile: le pourcentage d'utilisateurs y est supérieur à ceux de la Grande-Bretagne et de l'Allemagne. Un coup d'œil dans les méga-centres commerciaux de «Colombo», dans le quartier de Benfica ou à Cascais, le succès spectaculaire de la FNAC ou de Decathlon, hypermarché du sport étalé sur 5000 mètres carrés à Amadora, donnent une idée d'une consommation effrénée. Même les bas salaires y trouvent leur compte: tout, de la voiture au magnétoscope, en passant par le micro-ondes, peut s'acheter à crédit. «Aujourd'hui, l'économie est tirée par la consommation des ménages, dit Didier Hoffmann, directeur de la Chambre de commerce franco-portugaise. C'est risqué. Une hausse des taux d'intérêt pourrait avoir de graves conséquences sociales.».