Making-of

Dans les coulisses de la guerre à Baghouz

Comment travaillent les journalistes qui couvrent l’assaut final contre les derniers djihadistes et leurs familles dans le réduit syrien de Baghouz, près de la frontière irakienne? Le récit de notre reporter Boris Mabillard, le seul journaliste de la presse écrite qui soit sur place

Devant un parterre de journalistes aussi impatients qu’incrédules, Mustafa Bali annonce dimanche soir l’ultime offensive contre l’enclave de Baghouz, 4 km² qui constituent le dernier lambeau du califat. Mais, depuis trois mois, le porte-parole des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition menée par les Unités de protection populaire (YPG), a promis à maintes reprises une défaite imminente des derniers djihadistes, alors la circonspection et une certaine ironie règnent face à ses déclarations tonitruantes.

Lire aussi notre reportage: En Syrie, le dernier lambeau du califat de l’Etat islamique résiste

Services monnayés à prix d'or

Les grandes chaînes de télévision et les agences de presse ont toutes dépêché des équipes aux moyens considérables, certaines ont même leur propre médecin en cas d’urgence. Il y a entre autres France 2, CNN, Reuters, AFP, Radio France, mais à part moi, personne de la presse écrite, pour une question de moyens financiers: en raison des risques, chacun monnaye à prix d’or ses services et entre le traducteur, la jeep et le chauffeur, il faut compter entre 500 et 1500 francs par jour. En bricolant, je m’en suis tiré à moindre coût, c’est déjà une satisfaction.

Je n’espérais pas être le seul sur la zone, mais je n’imaginais pas non plus une telle affluence. Nous sommes tous parqués dans un bâtiment désaffecté transformé en base militaire au milieu d’infrastructures industrielles totalement détruites par les combats. Pour une base militaire de pays en guerre, elle est théoriquement luxueuse: toilettes, douche, électricité et même un réfectoire! Dans les faits, les toilettes débordent, les canalisations fuient de partout laissant de larges flaques. Il y a de l’eau froide, mais elle n’arrive pas dans le pommeau. Quant à l’électricité, elle est tout à fait intermittente et dépend d’un générateur qui est éteint le plus clair du temps.

En vidéo: au cœur de la bataille de Baghouz

Les combattants kurdes qui ont pour mission d’aider les journalistes se montrent absolument dévoués. Parmi eux, des membres d’une brigade internationale, des femmes surtout, un jeune Espagnol aussi. Certains font partie de l’agence locale d’information, liée au parti kurde PYD, d’autres sont des combattants chargés d’assurer la sécurité de la base et de ses occupants.

Une information sous contrôle

Cette hospitalité a sa contrepartie: nous sommes strictement encadrés, sinon contrôlés. Nous sommes hébergés et protégés mais, revers de la médaille, nous n’avons pas une grande latitude de manœuvre. C’est peu dire: on ne nous montre que ce que l’on veut bien nous montrer. Après, bien sûr, il y a des failles à exploiter et la possibilité d’obtenir des informations qui n’ont pas été validées par le commandement.

Tout ce qui revêt une importance stratégique est bien entendu secret. De manière générale, les journalistes sont tenus à l’écart des combats importants, des batailles cruciales, pour des raisons militaires mais aussi pour préserver la sécurité des uns et des autres. Cependant, lundi, Mustafa Bali a organisé un convoi de presse pour Baghouz. Arrivé dans la partie libérée du gros bourg, il a pris avec lui quelques équipes de journalistes pour les conduire sur la ligne de front. Parmi les privilégiés retenus, ceux qui ont des passe-droits ou qui, ayant passé des jours ou des semaines à la base, ont tissé des liens. Faute d’être dans le lot, j’ai fait le forcing pour que notre voiture se faufile, ni vu ni connu. Une fois à proximité des lignes ennemies, la progression s’est faite à pied, en petits groupes.

Théâtre des ridicules

Si les risques existent, ils sont souvent exagérés par les journalistes qui aiment à se mettre en scène. A dire vrai, c’est aussi à cet exercice que je me plie ici. Les lignes de front sont souvent un théâtre des ridicules. Le présentateur qui n’enfile son casque et son gilet pare-balles que pour faire un direct et qui ne se rendra pas là où les combats ont lieu. Ou ceux qui prendront une voix essoufflée à l’antenne pour faire croire qu’ils ont bravé mille dangers. Je n’ai quant à moi pas le choix, je n’ai pas l’équipement requis. Cela me vaut les ricanements des membres d’une télévision néerlandaise.

Il existe aussi des restrictions dont la motivation est politique, presque une censure. Ainsi, depuis une semaine environ, il n’est plus possible de rencontrer ou simplement de voir ceux qui fuient le califat, principalement les femmes et les enfants. Mustafa Bali prétend même que les évacuations ont pris fin, alors même que j’ai pu voir les camions à bestiaux dans lesquels ils sont transportés à leur sortie de Baghouz. La raison? La densité du dernier carré de l’EI est telle que chaque bombe fait son lot de blessés et de morts. Il y aurait ainsi beaucoup de femmes et d’enfants grièvement blessés parmi ceux qui ont été récemment évacués: peut-être 300 lundi et au moins plusieurs dizaines mardi. Les images de ces civils, même si ce sont les femmes et les enfants des djihadistes, mettraient à mal la fable d’une guerre qui ne viserait que les combattants, comme le stipulent les Conventions de Genève.

Eviter la médiatisation des évacuations

Les consignes pour restreindre l’accès aux évacuations viendraient en fait de la coalition internationale et plus directement des forces françaises, américaines et britanniques présentes dans la zone. Ces dernières, directement impliquées dans les bombardements et dans la coordination des attaques des FDS, et physiquement présentes lors des évacuations pour identifier et interroger les suspects, veulent absolument éviter une médiatisation.

Il n’y a que des guerres sales et entretenir l’hypocrisie et le mensonge autour des opérations contribue aussi à nourrir mon dégoût face au conflit.

Publicité