Eclipsées depuis plusieurs semaines par les chemises jaunes (les militants antigouvernementaux), les chemises rouges se devaient de réagir. Elles l'ont fait dimanche lors d'un rassemblement réunissant environ 20000 personnes face à la mairie de Bangkok. Le slogan principal était «Résister au coup d'Etat». Pourquoi? Parce que l'éventualité d'une prise du pouvoir par l'armée, quinze mois après le dernier putsch, paraît être la seule sortie possible de l'impasse qui se prolonge depuis le début de l'été.

A la foule habituelle des partisans de Thaksin Shinawatra (ancien premier ministre de 2001 à 2006) - migrants travaillant dans la capitale ou petites gens venues des banlieues de Bangkok, lesquels agitent des fanions «J'aime Thaksin» ou «Protégeons la démocratie» - s'étaient joints certains universitaires ou représentants d'ONG qui, sans soutenir le politicien milliardaire, estiment que le système politique thaïlandais doit être capable de résoudre le conflit politique, sans intervention des militaires. Parmi eux, le politologue Ji Unpakorn, qui dénonce l'Alliance du peuple pour la démocratie comme étant «un gang royaliste et fasciste bénéficiant d'appuis puissants.» Si les chemises rouges se mobilisent, c'est parce qu'elles sentent bien qu'un coup d'Etat est aussi imminent qu'inéluctable. Selon une source diplomatique, «les plus hautes autorités» du pays ont décidé, en accord avec l'armée de terre et les manifestants de l'Alliance, qui occupent les deux aéroports depuis une semaine, d'utiliser les grands moyens pour remettre les choses en ordre avant l'anniversaire du roi Bhumibol Adulyadej le 5 décembre. Suivant ce scénario, l'armée prendrait le pouvoir - une vieille habitude en Thaïlande - et l'Alliance du peuple pour la démocratie retirerait ses militants des deux aéroports et du Palais du gouvernement. Parallèlement, la cour constitutionnelle devrait dissoudre mardi trois des partis de la coalition électorale accusés de fraude électorale, ce qui ouvrirait la porte à la dissolution de la Chambre basse du parlement et à de nouvelles élections. Un gouvernement intérimaire, composé de militaires et de technocrates, serait mis en place à la place du gouvernement élu de Somchai Wongsawat, actuellement réfugié à Chiang Mai dans le nord du pays. L'Alliance du peuple pour la démocratie obtiendra, en échange du retrait de ses troupes des deux aéroports, l'instauration d'un régime conforme à la «nouvelle politique» qu'elle prône dans ses discours: 30% des membres de la Chambre basse élus et les 70% restants nommés parmi des groupes professionnels et des corps sociaux. Pour une population qui a traversé des décennies de dictature militaire et a conquis chèrement le droit de participer au processus politique, c'est une régression considérable. «On peut comprendre la volonté sincère de l'Alliance du peuple pour la démocratie de lutter contre les politiciens corrompus comme Thaksin Shinawatra, mais il y a des principes fondamentaux qui ne peuvent pas être ignorés, comme le principe «un homme, une voix» et la défense de liberté d'expression», estime l'historien Chris Baker. Ces derniers jours, les militants antigouvernementaux se sont montrés particulièrement agressifs envers les journalistes, tirant des coups de feu sur une voiture d'une chaîne de télévision publique.