Monde arabe

Le coup de force des chiites place le Yémen au bord du précipice

Au terme de trois jours de violences, un accord de sortie de crise a finalement été trouvé à Sanaa. Mais jamais le pays n’avait été si proche du chaos

Le coup de force des chiites place le Yémen au bord du précipice

Monde arabe Un accord de sortie de crise est trouvé à Sanaa

Mais jamais le pays n’avait été si proche du chaos

Le Yémen? L’un des pays les plus pauvres du monde arabe et, aussi, un berceau historique de l’islamisme, puisque la famille Ben Laden provient du village yéménite de Ribat-Ba’achn. Mais un pays dans lequel le jeu compliqué des appartenances tribales maintenait jusqu’ici un certain équilibre interne, rendant plus difficile toute montée aux extrêmes.

Ce tableau traditionnel est en train d’exploser. Même si l’épisode s’est conclu mercredi (temporairement?) sur un accord de sortie de crise, les miliciens chiites d’Ansaruallah avaient auparavant mené ce qui s’apparentait clairement à un coup d’Etat. Lors de combats qui ont fait au moins 35 morts, les forces d’Ansaruallah, aussi appelées les «houthistes» (leurs chefs appartiennent à la famille Al-Houthi), avaient pris possession ces jours du palais présidentiel de Sanaa et provoqué la fuite du premier ministre. Parmi d’autres revendications, ils continuent d’exiger une division territoriale du pays en deux provinces, dont ils contrôleraient celle du nord. Une exigence qui, malgré l’accord d’hier, pourrait signifier un éclatement pur et simple du pays.

«Potentiellement, nous sommes placés devant une bombe, estime David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS). Jamais encore le Yémen n’avait ainsi été à la merci des puissances régionales pour devenir leur terrain de jeu.»

Les Houthis chiites sont minoritaires à l’échelle du Yémen. Mais ils sont largement majoritaires dans le nord. Leurs imams ont contrôlé le pays durant des siècles, mais voilà des décennies qu’ils se sentent discriminés par le pouvoir de Sanaa. Il y a dix ans, ils prenaient les armes et s’ensuivait une série de guerres meurtrières. Mais le «jeu des tribus» (encore lui) venait à la fois troubler le paysage et apaiser les ardeurs. Les larges tribus comprenaient aussi bien des chiites que des sunnites. L’appartenance confessionnelle n’était qu’un facteur parmi beaucoup d’autres.

Aujourd’hui, le panorama est différent. En Syrie, en Irak, au Liban, l’opposition entre chiites et sunnites s’est transformée en une guerre sans merci. «Les ingérences externes se superposent aux enjeux purement yéménites», résume David Rigoulet-Roze.

Il ne fait plus de doute que l’Iran chiite est aujourd’hui présent derrière les Houthis. Et il est clair que, pour l’Arabie saoudite, bastion du sunnisme le plus orthodoxe, il est impensable d’assister en simple spectateur à la progression de son ennemi chiite à sa frontière.

D’ores et déjà, l’Arabie saoudite a entrepris la construction d’un mur à la frontière du Yémen, comme elle l’a fait pour se protéger des chiites irakiens. Pour Riyad, les demandes d’Ansaruallah sont d’autant plus inacceptables qu’elles s’accompagnent de la volonté de bénéficier d’un accès à la mer. Les Houthis sont traditionnellement un peuple des montagnes. Leur exigence n’est, aux yeux des Saoudiens, qu’une manière de garantir une porte ouverte à l’Iran en «Arabie heureuse», la péninsule Arabique.

La République islamique cherche-t-elle à prendre en tenaille son ennemi saoudien? Tandis que les fronts ne cessent de se durcir, nombreux sont ceux qui voient se transformer Ansaruallah en une sorte de Hezbollah libanais, soit un avant-poste des intérêts iraniens. L’ardeur avec laquelle les pays du Golfe ont dénoncé le coup de force des Houthis et proclamé leur soutien au président Abd Rabbo Mansour Hadi montre assez que les craintes saoudiennes sont partagées dans la région.

Sur leur drapeau, les Houthis affichent clairement leur mot d’ordre: «Dieu est grand. Mort à l’Amérique, mort à Israël, la malédiction pour les juifs, la victoire pour l’islam.» Cette formule n’a été jusqu’ici qu’incantatoire, et jamais les «houthistes» ne sont passés à l’acte sur ce terrain-là. Mais à nouveau contexte international, nouveau brassage des cartes…

Et face à cette nouvelle excroissance de «l’arc chiite»? «C’est presque mécanique: une montée en puissance des Houthis s’accompagnera d’un renforcement d’Al-Qaida», souligne David Rigoulet-Roze. Comme l’a rappelé la récente attaque contre Charlie Hebdo, Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) est aujourd’hui la «franchise» la plus puissante de la nébuleuse terroriste. Le danger que représente, aux yeux des extrémistes sunnites, une avancée des ennemis chiites aurait déjà provoqué l’arrivée de centaines de djihadistes venus en renfort.

Paradoxe ultime: c’est sur ces djihadistes que l’Arabie saoudite pourrait compter contre les chiites. Alors que, dans le même temps, Riyad fait partie aujour­d’hui de la coalition qui, en Irak, bombarde leurs cousins de l’Etat islamique, en Irak et en Syrie.

Une montée en puissance des Houthis s’accompagnera d’un renforcement d’Al-Qaida

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