Espagne

Le coup de frein des séparatistes catalans

Carles Puigdemont a suspendu l’indépendance de la Catalogne. Sans rien renoncer sur le fond, il gagne du temps pour pouvoir négocier avec Madrid. Mais les premiers signaux ne sont pas encourageants

A l’issue d’une journée annoncée «historique», sous la pression de millions de regards, le chef de l’exécutif catalan a réalisé un grand écart digne du roi Salomon. Et il a sans doute prononcé le seul discours possible pour éviter à la fois l’immense frustration des siens, les séparatistes, à qui il a promis l’eldorado de l’indépendance, et en même temps l’épée de Damoclès d’une immédiate réponse autoritariste et sans concessions du pouvoir central à Madrid.

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Devant un parlement catalan extrêmement tendu, sous l’œil d’un millier de journalistes accrédités, Carles Puigdemont, curieusement souriant et décontracté compte tenu de la solennité du moment, a laissé la déclaration d’indépendance en suspens. Il n’y a pas mis fin pour autant: «La Catalogne a gagné le droit d’être un Etat indépendant», a-t-il dit. Et d’ajouter, peu après: «La Catalogne sera indépendante sous la forme d’une République».

Quand? Personne ne le sait. «Quelques semaines…», a indiqué vaguement le leader sécessionniste. Ce dernier a mardi soir cherché à gagner du temps. Face à un dilemme cornélien (sur le mode: je renonce au défi séparatiste que j’ai lancé, ou bien je déclare dès maintenant l’indépendance), il a appuyé sur le bouton «pause». Une variation catalane du fameux «donner du temps au temps» de l’ex-président français François Mitterrand.

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Carles Puigdemont a-t-il botté en touche? Oui, mais pas seulement. En «achetant» du temps, il compte aussi inverser la tendance et mettre Madrid dans les cordes. Comment? En appelant à une médiation. «Nous proposons une négociation nationale et internationale», afin de donner une chance à «un dialogue avec l’Etat espagnol». Carles Puigdemont s’est bien gardé de citer quel type de médiation, ou de préciser les noms de possibles interlocuteurs.

Ce qui lui importe, comme l’essentiel du camp indépendantiste, c’est d’obtenir une reconnaissance de la Catalogne en tant que sujet politique. Ces dernières semaines, de nombreux observateurs indiquaient d’ailleurs que c’est là la véritable intention du défi sécessionniste: bien conscient que le gouvernement central de Mariano Rajoy n’accepterait jamais cette partition, Carles Puigdemont ambitionne de faire de la question catalane un conflit international, et si possible une crise européenne. Dans l’espoir que Madrid soit obligé de s’asseoir à une table et, peut-être, d’accepter la tenue d’un référendum.

Médiation toujours exclue pour Madrid

Sans doute très préparé à l’éventualité de cette pirouette, le gouvernement conservateur à Madrid a immédiatement répondu à la supposée politique de la main tendue de l’exécutif régional: «Il est hors de question d’accepter une médiation», a précisé la n° 2 de l’administration Rajoy, Soraya Saenz de Santamaria, alors même que les autorités catalanes ont «brisé l’ordre constitutionnel».

«C’est le discours de quelqu’un qui ne sait pas où il est, ni où il va, ni où il veut aller», a tranché en fin de soirée Soraya Saenz de Santamaria, indignée, avant d’annoncer un conseil des ministres extraordinaire. Présidé par le conservateur Mariano Rajoy, il se réunit en urgence mercredi pour décider d’une réponse à apporter.

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Pour Carles Puigdemont, le tant attendu discours est «un geste de générosité» et d’équilibrisme politique revenant à suspendre les effets de la loi d’indépendance (approuvée par le parlement de Barcelone les 6 et 7 septembre au milieu du tohu-bohu), sans toutefois renoncer au dessein suprême qui, a rappelé le leader, est un «mandat du peuple catalan». Une référence au fait que les formations séparatistes disposent d’une courte majorité dans l’hémicycle et que, lors du référendum interdit du 1er octobre, 2,3 millions votants ont mis un bulletin dans une urne.

Face à une avalanche d’entreprises qui déménagent hors de Catalogne leur siège social, et après l’historique manifestation de ce dimanche en faveur de l’unité de l’Espagne dans les rues de Barcelone, le leader séparatiste a souhaité «diminuer la tension». Il y est sans doute parvenu. Mais en faisant du surplace.

«Une trahison»

Pour tous ceux, très nombreux dans toute l’Espagne, qui craignaient un embrasement et de violentes altercations, le discours de Carles Puigdemont a certainement provoqué un grand soulagement. Pourtant, hormis les irréductibles de son camp, il n’a pas contenté grand monde.

Au sein de la coalition au pouvoir régional, les anticapitalistes de la Cup, des sécessionnistes intransigeants, ont parlé d’«une trahison». Du côté du pouvoir central, on considère «inadmissible» que, derrière les «appels au dialogue», le leader catalan maintienne la menace d’une déclaration unilatérale d’indépendance.

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Une certitude: les séparatistes ont appuyé sur le frein alors qu’on assistait au heurt inévitable de deux locomotives. Plusieurs facteurs ont pesé: l’exode des entreprises hors de Catalogne (une région qui pèse 19% du PIB espagnol), la grande tension sociale laissant présager des affrontements violents entre les citoyens, et la fermeté du pouvoir central, qui brandit l’article 155 de la constitution lui permettant un contrôle total sur la région. Reste à savoir désormais si les «appels au dialogue» seront ou pas suivis d’effets. Pour l’heure, cela n’en prend pas la direction.

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