On le disait un roi nu, un président fantoche, un pantin à la solde des militaires. Mohamed Morsi vient de signifier très fort qu’en tant que nouveau président – le premier civil et le premier élu démocratiquement dans l’histoire du pays – il compte bien être le vrai chef de l’Etat. Par décret, il a rétabli dimanche la Chambre basse du parlement dissoute le 14 juin après avis de la Haute Cour constitutionnelle (HCC). Les pouvoirs législatifs étaient dès lors provisoirement entre les mains du Conseil suprême des forces armées (CSFA) qui avait auparavant assuré la transition politique entre la chute d’Hosni Moubarak en février 2011 et l’élection de Mohamed Morsi le mois dernier.

Le président, membre de la confrérie des Frères musulmans, a donc redonné ses pouvoirs à l’assemblée – très majoritairement islamiste – élue l’hiver passé. Pour autant, Mohamed Morsi ne s’oppose pas au principe de nouvelles élections législatives. Selon le porte-parole du président, elles devraient se tenir dans les soixante jours suivant la promulgation de la nouvelle Constitution dont l’élaboration est en cours et fait l’objet d’âpres débats notamment autour de la question de la charia. Si la légalité de ce décret présidentiel est contestée, ses conséquences politiques sont importantes.

C’est un coup de poker politique, mais Mohamed Morsi, conscient des enjeux, a vraisemblablement mûrement pesé sa décision. «Les Frères musulmans sont connus pour ne pas chercher le choc frontal. S’ils ont pris une décision aussi brutale, on peut penser que Morsi a recueilli au préalable l’approbation de Washington voire de certains membres du CSFA au sein duquel des dissensions semblent apparaître», explique le chercheur en droit international, Karim El Chazli. Lundi soir la Maison-Blanche et le Département d’Etat ont ainsi appelé les Egyptiens au «respect des principes démocratiques» pour résoudre cette épreuve de force.

Hache de guerre déterrée

Le président n’a pas encore précisé ses intentions. Mais avec cette décision, il reprend la main sur un parlement où les Frères possèdent une majorité quasi absolue. Si le décret entre en vigueur, la confrérie cumulerait donc les pouvoirs exécutifs et législatifs.

Par sa «Déclaration complémentaire» du 17 juin, le CSFA avait voulu garantir son propre pouvoir et s’arroger le maximum de compétences institutionnelles. «Si Mohamed Morsi conteste le droit du CSFA de s’arroger le pouvoir législatif, il n’y a aucune raison pour qu’il lui laisse le pouvoir constitutionnel», explique le chercheur au Centre d’étude et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej), Clément Steuer. De façon annexe, Mohamed Morsi s’offre aussi la possibilité de former un gouvernement – qui tarde à être annoncé – à sa guise, sans être sous la menace d’une motion de censure de la part d’une assemblée dirigée par les militaires.

Si le décret est appliqué, le pouvoir du CSFA se retrouvera considérablement diminué. Avec leurs amendements constitutionnels du 17 juin, les militaires avaient protégé le domaine de la Défense mais s’étaient aussi octroyé le droit de contester les travaux de la constituante et même d’en composer une nouvelle si celle en place ne parvenait pas rapidement à un consensus. Avec la restauration de la Chambre basse, le président vient de déterrer la hache de guerre avec le CSFA et de dire aux militaires qu’il n’a pas peur d’eux.

Mais c’est surtout un signal adressé à l’ancien régime incarné par la Haute Cour constitutionnelle. Même si les Frères assurent qu’ils respectent la décision de la Cour, Mohamed Morsi vient entre les lignes d’affirmer qu’il était prêt à passer outre les décisions de la plus haute instance juridique du pays. Le président a en somme joué la carte de la légitimité populaire contre celle de la HCC dont tous les juges ont été nommés par Hosni Moubarak. Beaucoup des partisans de Mohamed Morsi avaient alors dénoncé une décision plus politique que juridique et des accointances entre cette institution et les militaires.

Avec ce défi ouvert à la fois aux militaires et à l’ancien régime, Mohamed Morsi se place en position de rupture et endosse du même coup le costume du révolutionnaire. Le décret du nouveau président n’est que la continuation du long bras de fer entre les Frères musulmans et l’armée qui a rythmé toute la transition politique dont le CSFA a eu la charge.

«Violation de la loi»

Dans cette deuxième manche qui débute, le nouveau chef d’Etat vient de porter le premier coup en affirmant qu’il était président à part entière et n’entendait pas se faire dicter sa conduite.

Le monde de la magistrature a été le plus prompt à réagir. Si la HCC devrait préciser aujourd’hui sa position, plusieurs juristes ont dénoncé «une violation de la loi», «un coup de poignard porté au droit» ou «une insolence juridique sans précédent». Des juges font même valoir que Mohammed Morsi est passible d’être destitué de ses fonctions et encourt une peine de prison.