Difficile d’imaginer un Prix Nobel de la paix plus mérité que celui décerné vendredi au gynécologue congolais Denis Mukwege et à l’activiste irakienne Nadia Murad. Commençons par le premier, le plus connu: souvent cité comme possible lauréat ces dernières années, le médecin de 63 ans qui a consacré et risqué sa vie à soigner les femmes violées dans son hôpital à Bukavu, dans l’est de la République démocratique du Congo-RDC, est enfin récompensé.

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Au moment de l’annonce à Oslo, il était au bloc, opérant deux patientes, comme des dizaines de milliers d’autres depuis 1999. «Quand il est sorti, il a été accueilli par les cris de joie des femmes. C’était très émouvant», raconte depuis la RDC Esther Dingemans, présidente de la fondation qui porte le nom du docteur, laquelle a un bureau à Genève. Dans une courte déclaration à la presse dans sa clinique, Denis Mukwege a dédié son prix à toutes les femmes meurtries dans les conflits.

L’une des plus jeunes Nobel

Aux côtés du Congolais, le Comité d’Oslo a honoré Nadia Murad. Cette activiste de la minorité yézidie a elle-même vécu dans sa chair la guerre contre les femmes. En 2014, elle s’était échappée de ses geôliers de l’Etat islamique qui l’avait réduite en esclavage, comme des milliers d’autres Yézidies capturées après la conquête du nord de l’Irak par les djihadistes. C’est le plus jeune Prix Nobel de la paix depuis la Pakistanaise Malala Yousafzai en 2014.

Avec ce duo respectant la parité, le Comité d’Oslo a fait un choix consensuel. Il ne s’est pas aventuré sur le terrain inter-coréen, encore trop mouvant. Le président sud-coréen Moon Jae-in, le principal artisan du rapprochement spectaculaire entre les deux pays, était cité comme l’un des favoris. Mais il aurait alors fallu aussi considérer le dictateur nord-coréen Kim Jong-un. Voire le président américain Donald Trump, le chantre de l’unilatéralisme qui a tendu la main à Pyongyang. De même, il était peut-être encore trop tôt pour consacrer la paix naissante entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Comme l’an dernier avec la campagne pour l’abolition des armes nucléaires, le Prix Nobel de la paix revient à la société civile. Un choix là aussi prudent. Honorer un chef d’Etat en exercice, comme Barack Obama en 2009 ou le président colombien Juan Manuel Santos en 2016, est un exercice autrement plus périlleux.

Un effet #MeToo?

La volonté de mettre en lumière les violences contre les femmes intervient une année exactement après la naissance du mouvement #MeToo. Le 5 octobre 2017 paraissait en effet l’article du New York Times brisant l’omerta sur les violences sexuelles perpétrées par le producteur Harvey Weinstein. Ce Prix Nobel est important «pour toutes les femmes victimes de violences sexuelles», a réagi Nadia Murad.

Entre Hollywood, les champs de bataille irakien et congolais, le combat est-il vraiment le même? Nadia Murad et Denis Mukwege incarnent la lutte contre les pires sévices infligés aux femmes. Pour l’Etat islamique, l’asservissement et le viol des femmes font partie d’une stratégie de destruction des Yézidis, considérés comme hérétiques. Nadia Murad tente d’ailleurs de faire reconnaître un génocide pour son peuple. «Les deux lauréats ont apporté une contribution cruciale pour alerter et combattre les viols qui sont des armes de guerre», a expliqué le Comité du Prix Nobel de la paix.

Avant même ce Prix Nobel, la prise de conscience sur les guerres livrées aux femmes a progressé. Le tournant a été pris après le génocide rwandais et la guerre en Yougoslavie. «Les violences sexuelles sont désormais des crimes à part entière, au même titre que la torture, et ne sont plus considérées comme des conséquences inévitables des conflits», analyse Lucie Canal, spécialiste de ce domaine pour l’ONG TRIAL. Cette association de lutte contre l’impunité basée à Genève collabore avec la clinique du docteur Denis Mukwege qui fournit une assistance juridique à ses patientes, un travail fastidieux mais qui porte parfois ses fruits.