Il règne, à Gorgab, un calme irréprochable. Comme si, dans cette petite bourgade provinciale d’à peine 5000 habitants, tout était joué à l’avance. Sur l’avenue principale, un seul poster se décline à ­l’infini: celui d’Ahmadinejad, barbe noire, et regard vif. Sur les devantures des échoppes. Sur les murs des maisons en pisé. Sur les pare-brise des tracteurs. «Il est des nôtres, il comprend nos problèmes. C’est un homme du peuple, qui est prêt à traîner ses savates dans la gadoue s’il le faut. Les autres candidats, qu’ont-ils fait pour nous?» entonne Reza Chah Rajabian, un agriculteur du coin.

Les valeurs de la terre

Dans cet arrière-pays quasi désertique, à la périphérie d’Ispahan, au sud de l’Iran, on est loin de l’euphorie des grandes villes où, pendant dix jours, des bandes bruyantes se sont déversées dans les rues pour soutenir leurs candidats respectifs. Pour les jeunes citadins en manque de loisirs, la période préélectorale s’est imposée, cette année, comme une occasion rêvée de faire exploser leur rage de vivre, contenue pendant ces quatre dernières années de répression renforcée. Mais, ici, c’est le ventre qui parle avant le cœur. «Dans les campagnes, les gens ne se préoccupent pas du Produit national brut. Ce qui compte avant tout, c’est leur propre survie économique», constate l’analyste iranien Ali Khorram.

Elu en 2005, en promettant «d’apporter l’argent du pétrole sur la table des Iraniens», Mahmoud Ahmadinejad s’est fait de nombreux ennemis dans les milieux urbains, qui lui reprochent d’avoir dilapidé la manne pétrolière. Mais en zone rurale – où se trouve environ 30% de l’électorat iranien – ses largesses ont payé. En quatre ans, son gouvernement a fait dispenser une multitude de crédits bancaires à faible taux aux plus démunis. Il a aidé les artisans à emprunter aux banques. Il a également fait augmenter les salaires et les retraites, permettant au petit peuple de mieux supporter l’inflation.

«Il est à l’écoute du peuple», note Mohammad Hossein Simban, un chapeau de paille sur la tête, en pointant du doigt ses dizaines de vaches noires et blanches, dans son étable de Habib Abbad, à quelques kilomètres de Gorgab. Cet officier de police à la retraite a vu sa pension doubler sous la présidence d’Ahmadinejad. De quoi élargir sa ferme et nourrir sans problème une famille de quatre enfants. «Cette année, c’est à lui que revient à nouveau ma voix!» lance-t-il. En 2005, il avait déjà voté pour ce fils de forgeron, «bon musulman», dont il dit apprécier le parler simple et direct, «à l’inverse des déclarations alambiquées de certains religieux des villes» – une référence indirecte au clan de l’ex-président Rafsandjani, accusé par les partisans d’Ahmadinejad de «s’être enrichi sur le dos du peuple». Si l’actuel président plaît toujours autant aux populations des campagnes, c’est qu’il incarne, avant tout, les valeurs de la terre et de l’islam.

Un second tour possible

A l’arrivée sur Ispahan, une fois passé les vergers et la zone industrielle, le contraste est flagrant. Sur les principales artères de cette importante métropole de province, connue pour son richissime patrimoine culturel, les visages des autres candidats émergent entre publicités pour portables Nokia et posters ventant les mérites d’un nouveau gel douche. Ici, c’est le besoin d’ouverture sur l’extérieur et l’aspiration à de plus grandes libertés sociales qui prennent le dessus. A en juger par le nombre de cafés Internet et d’antennes paraboliques qui se dressent sur les toits des petits immeubles, Ispahan n’a rien à envier à sa grande sœur, Téhéran. Au traditionnel tchador noir des campagnes, les midinettes branchées préfèrent le foulard coloré – vert, de préférence, en signe de soutien à la couleur de Mir Hossein Moussavi, le «favori» des femmes et des jeunes. Ces derniers – nombreux à avoir boycotté le scrutin de 2005 – pourraient bien faire la différence, cette année, dans les urnes. Selon les chiffres du centre national des statistiques, la moitié des quelque 44 millions d’Iraniens en âge de voter ont entre 20 et 34 ans. Maryam, 28 ans, une étudiante en architecture, en fait partie. Et elle a bien l’intention d’emmener voter ses six frères et sœurs avec elle. «Ahmadinejad a détruit notre image dans le monde. Nous ne sommes pas un peuple de fondamentalistes. Oui, je suis musulmane. Oui, ma mère porte le tchador. Mais retenez ce chiffre: 60% des étudiants iraniens sont des filles. Et cette année, nous avons bien l’intention de faire entendre notre voix!» dit-elle. Avant d’ajouter, en faisant la moue: «Notre pays n’a jamais été autant divisé. Un second tour est fort possible…»