La bataille sera sans pitié. Très vite après l’annonce du décès, vendredi, de l’iconique juge à la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg, les républicains ont commencé à affûter leurs armes pour imposer le tempo de sa succession. L’enjeu est crucial: les juges à la Cour suprême sont nommés à vie, RBG, comme les Américains l’appellent affectueusement, était progressiste et Donald Trump est prêt à tout pour imposer un juge conservateur avant l’élection présidentielle du 3 novembre. Avec la complicité des républicains du Sénat, qui devra avaliser la nomination.

Pour les démocrates, ce décès intervient au pire moment. Le candidat à la Maison-Blanche Joe Biden a très vite enjoint au Sénat de n’agir qu’après l’élection, dénonçant un «abus de pouvoir brutal» de la part de Donald Trump, susceptible de «plonger le pays dans une crise constitutionnelle». Barack Obama a fait de même. Quant à RBG, elle a, selon la radio NPR, confié ses dernières volontés à sa petite-fille quelques jours avant de mourir. «Mon vœu le plus cher est de ne pas être remplacée tant qu’un nouveau président n’aura pas prêté serment», lui a-t-elle dicté.

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Plus que trois progressistes sur neuf

Mais Donald Trump est pressé. Il a annoncé lundi sur Fox News qu’il désignerait son candidat «vendredi ou samedi», après les hommages rendus à Ruth Bader Ginsburg (la dépouille de la magistrate sera exposée à la Cour suprême mercredi et jeudi, puis au Capitole vendredi). Et ce sera une femme, avait-il déjà fait savoir samedi soir, alors qu’il venait, le 9 septembre, de présenter une liste de candidats potentiels dont les sénateurs Ted Cruz et Tom Cotton. Personne n’est dupe: sa candidate sera conservatrice et anti-avortement. Le nom d’Amy Coney Barrett circule avec insistance. Agée de 48 ans, mère de sept enfants, elle défend des valeurs religieuses traditionalistes. La magistrate Barbara Lagoa, 52 ans, d’origine cubaine, fait également partie des favorites. De même que la juge Joan Larsen, 51 ans.

Avec un juge conservateur de plus, la Cour suprême n’aurait plus que trois magistrats progressistes sur neuf, ce qui aurait un impact considérable sur des dossiers sociétaux importants comme l’avortement, les droits des LGBT ou les armes à feu. S’il parvient à nommer un troisième juge après Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh, Donald Trump ravira également sa base électorale: la plus haute instance juridique du pays serait durablement ancrée à droite. Autre raison de l’importance de ce choix: la Cour suprême pourrait être appelée à se pencher sur les résultats de l’élection présidentielle en cas de litige. Comme elle l’avait fait en 2000, avec George W. Bush qui a fini par l’emporter sur Al Gore.

Mitch McConnell, le président de la majorité républicaine au Sénat, a rapidement confirmé qu’il était en faveur d’un tempo rapide. Le même Mitch McConnell qui en 2016 avait accusé Barack Obama de politiser la Cour suprême en voulant nommer un successeur au conservateur Antonin Scalia… neuf mois avant l’élection présidentielle. Les républicains avaient alors provoqué un scandale en refusant d’auditionner le candidat du président. La succession de Scalia n’a finalement été réglée qu’après une vacance de près d’un an. Et c’est Donald Trump qui a pu imposer son candidat, après sa prestation de serment.

Les sénateurs républicains sont aujourd’hui 53 sur 100. Il suffirait donc de la défection d’une poignée d’entre eux, notamment ceux confrontés à des réélections difficiles dans des Etats pro-démocrates, pour compliquer le processus. Susan Collins, du Maine, a déclaré ce week-end qu’elle n’était pas favorable à la nomination d’un nouveau juge avant le 3 novembre, «par honnêteté envers le peuple américain». Elle a été rejointe par la sénatrice de l’Alaska Lisa Murkowski.

La speaker Nancy Pelosi, leader de la majorité démocrate à la Chambre des représentants, a de son côté déclaré que son parti utiliserait tous les outils nécessaires pour empêcher une nomination avant l’élection. L’impeachment en ferait partie, en déduit Fox News. Donald Trump a immédiatement réagi sur Twitter, en écrivant, lundi: «La folle Nancy Pelosi veut m’impeacher si je remplis mon obligation constitutionnelle de proposer un candidat pour le siège vacant à la Cour suprême des États-Unis. Ce serait une PREMIÈRE, encore plus folle que d’être visé par un impeachment pour avoir passé un appel téléphonique PARFAIT au président ukrainien.»

Pour l’égalité des sexes

Après avoir survécu à plusieurs tumeurs, Ruth Bader Ginsburg est décédée vendredi des suites d’un cancer du pancréas. Elle était, à 87 ans, la doyenne de la Cour suprême, une figure vénérée par les progressistes. RBG, c’était une frêle silhouette voûtée, reconnaissable par ses grosses lunettes et le jabot qu’elle portait sur sa robe de juge. Mais elle était surtout une personnalité brillante, hors norme, pionnière de la lutte pour l’émancipation des femmes, qui s’est battue toute sa vie pour l’égalité des sexes et la défense des minorités.

Un biopic, Une femme d’exception (On the Basis of Sex), sorti en 2018, a mis son parcours à l’honneur, de même qu’un documentaire, RBG. Après des études de droit, elle peine à se faire engager comme avocate. «J’avais trois choses contre moi. Un, j’étais juive. Deux, j’étais une femme. Mais le plus grave, c’était que j’étais la mère d’un enfant de 4 ans», dira-t-elle plus tard. Grâce à sa persévérance, elle plaidera par la suite six affaires de discrimination basée sur le sexe devant la Cour suprême, avec cinq victoires. C’est en 1993 qu’elle est nommée juge à la Cour, choisie par le président démocrate Bill Clinton. Ses plaidoiries, claires et précises, font mouche. Malgré des problèmes de santé depuis plusieurs années, elle a tout fait pour honorer ses fonctions, allant jusqu’à participer à des audiences depuis son lit d’hôpital.

RBG avait l’aura d’une rock star. On ne compte plus les mugs, T-shirts, habits pour bébés, poupées, tatouages et autres à son effigie. Les hommages pleuvent, les marches de la Cour suprême à Washington ont été recouvertes de bouquets de fleurs et de mots. Mais chez ses admirateurs, l’amertume est très présente. Son absence à la Cour suprême va peser lourd.