Tout au long de cette semaine, «Le Temps» présente les femmes et les hommes qui joueront un rôle crucial au cœur des institutions américaines après l’élection présidentielle du 3 novembre.

«Je ne me satisferai pas d’un bon travail en obtenant une bonne éducation, je veux le meilleur travail en obtenant la meilleure éducation.» Les mots, couchés méticuleusement dans une lettre manuscrite, sont ceux que John Roberts adresse en 1968 au directeur de l’école privée où il souhaite entrer. Il a 13 ans. Son admission ne fait aucun doute, ni sa sortie en tête de sa promotion. Au gré de ses réussites, il délaissera cependant le ton de sa missive d’adolescent pour appliquer la sobriété et la retenue qui siéent, à ses yeux, à un homme de loi.

Si son esprit cartésien ne l’incite pas à la spéculation, John Roberts sait, à neuf jours d’une élection sans précédent, qu’il pourrait bientôt être l’homme le plus scruté d’Amérique. Et songe peut-être à son prédécesseur, William Rehnquist. Le 12 décembre 2000, le juge en chef préside à l’une des décisions les plus controversées jamais prises par la Cour suprême. Depuis plus d’un mois, la nation attend de savoir qui, d’Al Gore ou de George Bush, sera son prochain président. Le décompte des voix en Floride a tourné à la gabegie, des bataillons d’avocats examinent à la loupe les cartes perforées litigieuses, jusqu’à ce que la plus haute juridiction décide, par cinq votes contre quatre, d’arrêter le recomptage. Avec 537 voix d’avance, le candidat républicain accède à la présidence.

Ce jour-là, John Roberts ne siège pas encore à la Cour suprême. Il assiste au contraire Jeb Bush, gouverneur de Floride et frère du futur président, dans la bataille du recomptage. Car ce fils d’un cadre de l’aciérie dans l’Indiana est un conservateur depuis toujours. Diplômé de la Harvard Law School, il gravit les échelons aussi rapidement que son brillant esprit le lui permet. «Son talent consiste à prendre une question juridique très complexe, à la réduire à son essence et à la présenter d’une manière qui rende son argumentation indubitable», témoigne l’avocat et ancien collègue Chris Bartolomucci sur la chaîne CBS (ci-dessus). A 27 ans, il est déjà conseiller juridique du président Reagan. Et c’est à un autre républicain qu’il doit sa nomination la plus importante.

Le 3 septembre 2005, le téléphone retentit dans le Bureau ovale. George W. Bush apprend le décès de William Rehnquist. A 50 ans, John Roberts confirme sa précocité: il devient le plus jeune président de la Cour en deux siècles. «Pour pouvoir apprécier l’importance du juge en chef, il suffit de comprendre que les Etats-Unis ont eu 45 présidents mais seulement 17 juges en chef», écrit la journaliste Joan Biskupic, auteure de The Chief: The Life and Turbulent Times of Chief Justice John Roberts. Nommé à vie comme ses huit collègues, le président n’a lui aussi qu’une voix. Mais, primus inter pares, c’est lui qui mène les débats et fixe le programme.

Lors de son audition de confirmation, il assure que sa conception du rôle n’est pas partisane. «Personne ne va au match pour voir l’arbitre», plaide-t-il devant le Sénat. John Roberts se revendique de l’école des «textualistes», pour qui la Cour ne peut qu’appliquer la loi, sa formulation revenant au pouvoir législatif. Peu impressionné, un jeune sénateur de l’Illinois nommé Barack Obama vote contre lui. En quinze ans à son poste, John Robert a pourtant suscité la colère aux deux extrémités du spectre politique.

Le pouvoir de dire ce qu’est le droit, pas ce qu’il devrait être

Personne n’a oublié son soutien en 2010 à un jugement qui a profondément altéré les campagnes électorales américaines. «Citizens United» reconnaît aux entreprises le droit de financer la communication politique au nom de la liberté d’expression garantie par le premier amendement. Une catastrophe pour ceux qui, sur l’aile gauche du Parti démocrate, dénoncent le poids du «big business». Le conservateur John Roberts applique la même interprétation «textualiste» à des sujets comme le mariage homosexuel, rappelant que la Constitution donne aux juges «le pouvoir de dire ce qu’est le droit, pas ce qu’il devrait être».

Mais le «Chief Justice», qui loue la tradition de la poignée de main échangée avec ses huit collègues avant de siéger, est aussi conscient que la Cour suprême ne saurait devenir un outil partisan de plus dans un pays qui se polarise. C’est ainsi qu’il fait pencher la majorité dans l’autre camp en 2012, lorsque les républicains attaquent l’Affordable Care Act, qu’ils voient comme une ingérence intolérable d’un Etat fédéral obligeant les citoyens à s’assurer. Face à un enjeu sociétal aussi important, le juge en chef refuse que son institution légifère à la place du Congrès. Sa voix déterminante en faveur du maintien de l’Obamacare est une trahison pour les conservateurs. «La leçon, résume le Wall Street Journal, est la suivante: lorsque tous les yeux sont tournés vers vous et que le centre est vulnérable, [il faut] résister à l’envie d’agir audacieusement par principe.»

Tensions avec Trump

Cette prudence est mise à l’épreuve avec Donald Trump. Entre le président et celui qui lui a fait prêter serment, la défiance grandit. John Roberts contrecarre la Maison-Blanche qui veut déposséder les «Dreamers», ces mineurs entrés illégalement aux Etats-Unis, de leur statut. Au président qui décrit une décision de justice comme l’action d’un «juge d’Obama», il rétorque: «Nous n’avons pas des juges d’Obama ou de Trump, de Bush ou de Clinton.» Au début de l’année, celui que le chef de l’Etat a qualifié de «désastre absolu» préside son procès en destitution devant le Sénat.

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Désormais, John Roberts ne doit plus uniquement veiller à l’équilibre au sein de son institution – équilibre encore plus compromis avec la probable confirmation ce lundi d’Amy Coney Barrett, la troisième juge choisie en quatre ans par Donald Trump. Il doit protéger la Cour suprême d’un pouvoir exécutif exercé sans retenue. Au lendemain du 3 novembre, il pourrait présider les délibérations si le résultat de l’élection devait être contesté devant les tribunaux. Celui qui a décroché «le meilleur travail» auquel il aspirait devra se remémorer sa devise: «Nous ne parlons pas pour le peuple. Nous parlons pour la Constitution.»


Profil

1955 Naissance à Buffalo (New York) et déménagement dans l’Indiana à 10ans.

1982 Conseiller juridique de Ronald Reagan.

2005 George W. Bush le nomme comme juge en chef de la Cour suprême.

2012 Voix déterminante pour le maintien de l’Obamacare.

2018 Critique publiquement Donald Trump pour avoir qualifié un juge de partisan.


Prochain épisode

Mark Milley, le chef d’état-major des armées