A cette distance, environ une douzaine de milles marins, la plate-forme de forage pétrolier chinoise n’est qu’un trait vertical sur l’horizon, à peine visible sous le ciel tourmenté de la mer de Chine du Sud. Nous sommes le samedi 14 juin, il est 8 heures du matin.

Le bateau bleu et blanc des gardes-côtes vietnamiens s’avance, fendant la houle, étrave pointée vers les premiers bateaux chinois. Ceux-ci, au nombre d’une trentaine, forment une sorte d’arc de protection entourant cette plate-forme que Pékin vient «illégalement» d’installer, selon Hanoï, dans les eaux disputées des îles Paracel, au large des côtes du Vietnam.

Du haut-parleur éclate soudain une mise en garde, en vietnamien, en chinois et en anglais : «Attention à tous les bateaux étrangers, ces eaux appartiennent au Vietnam et vous vous trouvez ici en violation de la convention de 1982 sur les lois de la mer et de la souveraineté vietnamienne. Cessez immédiatement vos activités et retirez-vous !»

La décision de la Cnooc, la troisième compagnie pétrolière gouvernementale chinoise, d’amener dans la zone cette plate-forme, le 2 mai, a provoqué une brutale escalade de la tension entre les deux pays communistes d’Asie.

Occupés par les Chinois depuis 1974

Depuis que les «frères» communistes de l’Asie s’étaient livré une courte et sanglante guerre frontalière en 1979, puis une meurtrière bataille navale au sud de cette zone en 1988, les relations sino-vietnamiennes n’avaient jamais été aussi tendues.

Les Chinois occupent les Paracel depuis qu’ils s’y sont installés en 1974, après en avoir chassé les Vietnamiens. Auparavant, et donc presque jusqu’à la fin de la deuxième guerre d’Indochine, elles étaient sous le contrôle du régime pro-occidental de la République du Vietnam du Sud. Hanoï affirme que le Vietnam possède ces îles de longue date et soutient qu’il dispose des fondements juridiques pour le prouver. La Chine ne veut pas entendre parler de droit international : Pékin se contente de revendiquer tout simplement l’ensemble de cette mer, qui porte son nom, et nie que ces eaux fassent l’objet d’une dispute.

Le bâtiment vietnamien s’est maintenant rapproché si près de deux garde-côtes chinois que l’on distingue nettement leurs structures, leurs couleurs blanche et rouge, leurs immatriculations : 2101 et 32 101. Le capitaine vietnamien amorce alors un gracieux virage à bâbord et, immédiatement, une course-poursuite s’engage. Il ne fallait pas trop tirer sur les moustaches du tigre, les deux navires chinois nous prennent en chasse. Les bateaux foncent, menaçants, moteurs à fond.

Saisissant ballet naval

A un moment, lors d’un virage plus serré, on se retrouve en train de naviguer en parallèle, mais à contresens avec l’une des embarcations chinoises. Proche au point de voir, en face, les marins à la manœuvre. Que pensent-ils ? Ils doivent bien voir que, sur le pont supérieur du garde-côtes vietnamien, plusieurs journalistes étrangers, caméras et appareils photo braqués sur l’«adversaire», assistent à ce saisissant ballet naval. Ces derniers ont été conviés par les autorités de Hanoï à se faire une idée précise de la situation dans le cadre d’une opération de propagande bien ficelée. But de la manoeuvre : démontrer à la presse internationale que cette campagne quotidienne de protestation menée par le Vietnam est pacifique et prouver que les réactions chinoises sont agressives.

A Hanoï, l’ex-députée et ancienne ambassadrice du Vietnam auprès de l’Union européenne Ton Nu Thi Ninh confie quelques jours plus tard son analyse. Selon elle, l’affaire est grave et ne se limite pas à une menace pour le Vietnam : «Nous assistons en ce moment à la tentative d’imposition par la Chine d’une “pax sinica” qui fait fi du droit international et se caractérise par une arrogance de très mauvais augure.» Mme Ninh conclut par cette mise en garde : «La Chine veut affirmer son hégémonie, jouer le rôle de gendarme et devenir le shérif de l’Asie orientale. Ses agissements sont un problème pour tous les pays de la région, ainsi que pour le principe de la libre circulation maritime !»

Les différends entre la Chine et le Vietnam ne datent certes pas d’hier. Les deux pays partagent une histoire millénaire : le futur «Vietnam» a appartenu à l’empire du Milieu de 111 av. J.-C. à 938. En ce qui concerne les actuelles revendications territoriales en mer de Chine du Sud, les affirmations chinoises et vietnamiennes sont contradictoires, s’appuyant sur les cartes maritimes du passé et les témoignages de l’histoire.

Selon l’historien vietnamien Tran Duc Anh Son, l’appartenance des Paracel au Vietnam remonte à l’ère de l’empereur Gia Long, qui, dès 1816, «faisait payer des taxes aux pêcheurs». « La flotte de la dynastie des Nguyen se portait souvent à la rescousse de bateaux perdus en mer. » Cet archipel, que les Vietnamiens appellent Hoang Sa («plages de sable doré»), forme un ensemble d’une trentaine d’îlots et de rochers, dont une quinzaine seulement sont de «vraies» îles.

Des navires chinois «tamponnés» 1547 fois depuis le 2 mai

Dans les années 1920, la puissance coloniale française au Vietnam développa les Paracel, installant notamment un phare et un émetteur de TSF sur l’île de « Pattle » et une station météorologique sur une autre, dite l’«île Boisée».

Le 2 mai, les Chinois ont, selon les termes de la « note d’information » récemment publiée par le Vietnam, «unilatéralement implanté la plate-forme Haiyang-Shiyou-981 à 130 milles marins de la côte vietnamienne, à plus de 80 milles à l’intérieur de la zone économique exclusive et du plateau continental du Vietnam». La Chine, elle, dit simplement que la plate-forme se situe «dans les eaux territoriales chinoises»…

Pékin ne revendique d’ailleurs pas seulement sa souveraineté sur les Paracel, mais aussi sur les Spratleys, plus au sud. Ces dernières sont en partie occupées par les Vietnamiens, mais sont aussi revendiquées par les Philippines, la Malaisie, l’émirat de Brunei et Taïwan… Ce qui donne une idée de l’imbroglio maritime sur une zone pouvant certes recéler des réserves en hydrocarbures, mais dont l’enjeu semble surtout stratégique. Sans compter que les questions de souveraineté chatouillent l’orgueil national des parties en présence.

La Chine a accusé la semaine dernière les bateaux vietnamiens d’avoir « tamponné » 1 547 fois des navires chinois depuis le 2 mai. Les Vietnamiens réfutent ces accusations, largement exagérées. Ils ont répliqué en diffusant des vidéos où l’on peut voir les Chinois arroser au canon à eau des gardes-côtes vietnamiens. Un film montre aussi comment, le 26 mai, un gros bateau de pêche chinois a poursuivi et renversé un chalutiervietnamien, qui a fini par sombrer. Les marins ont failli se noyer, mais s’en sont sortis.

Ce 14 juin, la poursuite ne va pas s’éterniser. Pas de tamponnage ni d’arrosage par des marins du Céleste Empire. A 8 h 30, tout se termine cette fois sans heurt : les Chinois ont renoncé à rattraper le Vietnamien et font demi-tour.

Dans le poste de pilotage, l’un des responsables de la «région Numéro 2» des gardes-côtes, le commandant Nguyen Van Tan, remarque : «Ils essayaient de nous prendre en tenaille. S’ils nous avaient heurtés par l’arrière droit, on aurait pu se renverser. Il est clair qu’ils veulent nous pousser à la faute, à réagir violemment en premier. Mais nous ne le ferons pas : nous sommes décidés à adopter une stratégie mesurée.»

Les Vietnamiens, toujours prompts à pointer du doigt la nature menaçante de la réponse chinoise à leurs mises en garde au haut-parleur, martèlent que les agresseurs, ce sont bien ceux d’en face : les garde-côtes de la Chine patrouillent avec leur mitrailleuse de 12,7 mm et leur canon de 20 mm décapuchonnés. Contrairement à leurs homologues vietnamiens. La Chine utilise de surcroît sa marine de guerre, ce que Pékin a nié il y a quelques jours. C’est pourtant vrai : le 14 juin, à quelques encablures de notre position, nous assistons au passage silencieux d’un escorteur chinois, dont la couleur grise se confond avec celle de l’océan.

Le lendemain, le capitaine de notre embarcation, Lê Trung Thanh, montre aux journalistes sur son écran vidéo la silhouette d’un autre bâtiment de la marine chinoise. « C’est un dragueur de mines », dit-il. Puis le capitaine se détend. Le bateau a repris un rythme de croisière. Une journée ordinaire en mer de Chine du Sud.