Médias

A Couthures-sur-Garonne, la preuve d’un journalisme bien vivant

Prenez un village typique du sud-ouest de la France, bordé par la Garonne. Plongez-y, à l’initiative du «Monde», une cohorte de journalistes et d’amoureux de l’information. Faites remuer le tout par un public passionné et nombreux… Récit d’une révolte positive

Ces jours à Couthures, dans le sud-ouest de la France, se tiennent le Festival du journalisme vivant. L’événement, dont Le Temps est partenaire, comprend de nombreux «Ateliers de Couthures» dans lesquels se discute l’avenir du journalisme, les grands enjeux des médias.

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Ils sont une cinquantaine, assis à l’ombre de l’église qui surplombe la Garonne. Première journée des Ateliers de Couthures, ce festival du journalisme soutenu par Le Monde et plusieurs journaux internationaux dont Le Temps, Die Zeit et La Libre Belgique. Le sujet? La France, vue par la presse étrangère. Le public? Pas mal de retraités, un bon lot de vacanciers et des étudiants pressés de comprendre «comment fonctionnent le journalisme et les journalistes».

Dans tous les coins du village transformé en fabrique à ciel ouvert de l’information, le public est au rendez-vous. Comme il l’était deux semaines plus tôt à Autun, en Bourgogne, pour le festival organisé par la revue XXI et l’Ebdo, nom de code du prochain hebdomadaire d’actualité français, annoncé pour janvier 2018. «Il est faux de dire que plus personne ne lit, et que les journalistes sont condamnés à disparaître, s’énerve Serge, un enseignant toulousain. Ces festivals démontrent le goût des gens pour le réel. On doit répéter à nos jeunes que la liberté passe par la presse.»

En Europe aujourd’hui, des politiciens veulent la mort de la presse

Notre interlocuteur tape juste. En Turquie, le procès de 17 journalistes du quotidien Cumhuriyet, entamé lundi, est une parodie de justice. En Pologne, le grand quotidien Gazeta Wyborcza, associé aux Ateliers de Couthures, vit sous la menace du parti de droite populiste au pouvoir: «On ne peut pas parler de journalisme vivant sans oublier qu’en Europe aujourd’hui, des politiciens veulent la mort de la presse parce qu’ils ne croient pas à la démocratie», nous explique au téléphone Jaroslaw Kurski, son rédacteur en chef. Les mots pèsent lourd.

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Pierre Haski, fondateur du site Rue89 et nouveau président de la section française de Reporters sans frontières, complète cet inquiétant tableau: «Les journalistes subissent, dans nos sociétés occidentales, le même sort que les autres corps intermédiaires: juges, élus, enseignants. Ils ne sont pas menacés de disparaître parce qu’ils ne sont plus utiles, mais parce qu’ils ont de plus en plus de mal à faire leur travail. Nous n’avons pas les réponses à la révolution technologique de l’information qui met tout sur un pied d’égalité: vraies et fausses informations, journaux et lobbies, publicités et articles…»

A la reconquête du public

Comment, dès lors, sortir de cet engrenage et réhabiliter à la fois l’information et ceux qui la produisent? A Couthures, comme à Autun, une première leçon saute aux yeux: l’indispensable reconquête du public. Laurent Beccaria, fondateur des Editions des Arènes et de la revue XXI, fait le pari de lancer un nouvel hebdomadaire. Pourquoi?

«Parce que l’on oublie l’appétit de lecture, l’envie de lire, la dimension plaisir, surprise et dissidente que doit revêtir l’information. Notre réussite est celle de la différence face à l’uniformité qu’engendrent Internet et les médias sociaux.» Autre avis: celui de l’universitaire Dominique Wolton, pour qui les journalistes, en particulier ceux de l’écrit, «se gâchent à force de tout miser sur la vitesse. Ils oublient que leurs lecteurs ne vivent pas à leur rythme. Ils se renferment dans leurs bulles en oubliant ce qui est leur raison d’être: la complexité.»

Les journalistes ont perdu le monopole de la parole publique. C’est une réalité

Vrai? Faux? Sandra, 28 ans, est volontaire au festival de Couthures. Devant l’unique café du village, rue Sablée, cette demandeuse d’emploi, diplômée en communication, risque une théorie… nourrie par l’actualité hexagonale: «Les journalistes parlent beaucoup et n’écoutent pas assez. Regardez le mouvement En marche d’Emmanuel Macron ou La France insoumise de Mélenchon. Dans les deux cas, ils ont écouté. Ils ont mis en ligne des vidéos de citoyens lambda. Ça fait du bien de voir qu’on peut aussi jouer un rôle.» On lui demande de répéter.

Ne craint-elle pas la propagande? N’est-ce pas choquant d’apprendre que Jean-Luc Mélenchon préfère communiquer directement avec ses partisans via sa chaîne YouTube (370 000 abonnés) qu’en donnant des entretiens, ou que le parti présidentiel veut lancer son propre média? «Les journalistes ont perdu le monopole de la parole publique. C’est une réalité», complète Pierre Haski. Plus grave: «Même le fact-checking – sur lequel misent de grands journaux comme le Washington Post ou Le Monde – trouve ses limites. Beaucoup de gens ne souhaitent pas voir leurs idées et leurs thèses remises en cause. La question est: comment retrouver le goût de la contradiction?»

Des questions sans réponses

Le journalisme vivant n’est aujourd’hui pas fait de réponses. Il se nourrit de questions tant la chute des revenus publicitaires, l’importance des agrégateurs de nouvelles, l’irruption des «bots» ou le rouleau compresseur de Facebook bouleversent toutes les équations d’antan. Sur les bords de la Garonne, où quelques audacieux reporters ont piqué une tête, les reporters vedettes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme racontent les dessous de leur fameux livre Un président ne devrait pas dire ça (Ed. Stock). Ils savent que leur ouvrage leur a définitivement fermé la porte de l’Elysée. Et pourtant, tous deux sont convaincus que le fait de «laisser parler nos interlocuteurs, de les voir plusieurs fois» reste la seule façon d’obtenir autre chose que des interviews éthérées, filtrées par des communicants.

Le mot «confiance» revient lors des questions. Tout comme le mot «différence», souvent cité par les festivaliers pour qualifier et applaudir le regard de la presse internationale sur la France. «Les journaux oublient peut-être trop que les lecteurs doivent avoir envie de les acheter», rigole Ali Akbar qui, depuis quarante ans, vend chaque jour Le Monde dans le quartier parisien de Saint-Germain-des-Prés, à coups d’annonces provocatrices et humoristiques. A bon entendeur…


Pour suivre les Ateliers de Couthures: www.les-ateliers-de-couthures.fr

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