La foule masquée bat le pavé. Les terrasses chauffées sont bondées. L’illusion est parfaite en ce samedi soir dans le quartier animé de Saint-Germain-des-Prés, au cœur de Paris, peu de temps avant le déclenchement du couvre-feu instauré par le gouvernement dès 21 heures. Une mesure appliquée dans huit autres métropoles de l’Hexagone.

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Avant l’heure fatidique, une drôle de mécanique se met en place. Les serveurs se pressent, les chaises s’empilent et subitement les bistrots se vident de leur clientèle. Seule une poignée de convives prolonge le plaisir. Léo et Hugo, 22 ans, se baladent dans la rue avec un pack de bières et des pizzas surgelées, prêts à rejoindre leur domicile. Les deux amis expriment une certaine lassitude à l’évocation du «chacun chez soi» imposé par les autorités. «On le vit assez mal, c’est embêtant pour les soirées. On se retrouve dans des appartements à quatre ou cinq», raconte Léo. Et il ajoute, avant de filer: «Il y en a pour qui la situation est plus difficile.»

Mot d’ordre: discernement

Dans un quartier proche, une manifestation sauvage se forme pour contester l’entrée en vigueur du couvre-feu. Ils sont une centaine à braver l’interdit. «Et tout le monde déteste le couvre-feu», chantent les protestataires. Certains parlementent avec les forces de l’ordre. Mobilisés en nombre, les policiers se montrent compréhensifs face à la contestation. Les contrôles se font également dans le calme. Discernement, c’était le mot d’ordre pour cette première soirée. Objectif: éviter toute révolte populaire.

Ce nouveau tour de vis sanitaire, accompagné d’un retour des attestations de sortie de la période de confinement strict, faisait craindre des débordements. «Ce n’est pas l’Etat qui frappe, c’est le virus», avait rappelé jeudi le premier ministre Jean Castex. L’acceptabilité d’un tel dispositif passait par une connaissance de la gravité de la situation, selon le chef du gouvernement. La foule qui déserte les rues de la capitale semble être le signe rassurant d’une prise de conscience.

«Un peu bizarre»

«C’est un peu bizarre. On a l’impression de fermer notre restaurant parce que le loup arrive», plaisante une serveuse d’un établissement du Marais, quartier emblématique de la capitale. L’équipe s’active pour nettoyer les plateaux de service, orphelins de leurs boissons alcoolisées. «Des clients ne comprennent pas la mesure, ils veulent juste boire des coups, lâche-t-elle. Depuis trois ans, on a de la peine. Avant le coronavirus, c’était les manifestations de gilets jaunes…» C’est tout un secteur qui tire la langue. Les restaurateurs et bistrotiers comptent sur le gouvernement pour obtenir un soutien économique à la hauteur de la crise.

On a l’impression de fermer notre restaurant parce que le loup arrive

Une serveuse dans le Marais

«Le couvre-feu renvoie à une forme de gravité, c’est un terme militaire», relève Frédéric Hocquard, adjoint à la Mairie de Paris chargé du tourisme et de la vie nocturne. Le responsable regrette que le gouvernement n’ait pas ouvert la porte à des aménagements pour le secteur culturel: «Des spectacles se trouvent foudroyés.» Il évoque une autre menace, celle d’une possible «accélération de la pauvreté» dans la capitale et de séquelles psychologiques, notamment chez les plus jeunes. Le couvre-feu signe la fin des petits boulots nocturnes dans les bars et restaurants, des emplois prisés des étudiants. Un complément parfois indispensable pour financer leurs études. Alors que la nuit s’installe, des coursiers de plateformes de livraison s’affairent dans une ville presque déserte. Sur leur vélo ou scooter, des repas chauds pour leur clientèle confinée. Au loin, les gyrophares d’un fourgon de police éclairent les rues abandonnées.

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