Presque trois mois après l’enregistrement d’un premier cas sur le continent, les courbes épidémiologiques dans nos pays sont loin de celles qu’on peut voir en France, en Italie, ou aux Etats-Unis. Pas de flambée épidémique dans les semaines qui ont suivi, contrairement à ce qu’on a pu voir ailleurs, et à ce qui était prédit. Pas encore d’engorgement du système de santé. Une mortalité visiblement moins élevée. Rien n’indique qu’il faut crier victoire, mais tout invite à se préparer à une course de fond.

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Pour tenir cette distance, médecins, chercheurs, et autres acteurs engagés dans la réponse sur le continent doivent reprendre possession du récit narratif sur la lutte contre la pandémie de Covid-19 en Afrique et fournir les éléments pour dépassionner le débat et rationnaliser les choses. Ne cédons ni à la panique, ni au fantasme d’un exceptionnalisme protecteur du continent, mais préparons-nous et proposons des modèles de réponses adaptés, plus efficients, et en phase avec les situations locales.

Ré-ancrer le débat dans notre réalité

Le 18 mars, le Dr. Tedros Adhanom Ghebreyesus, Directeur Général de l’OMS, appelait l’Afrique «à se réveiller» face à la pandémie. Pendant les semaines qui ont suivi, des discours plus alarmistes les uns que les autres se sont succédés au sujet du niveau de préparation de l’Afrique. Il n’est pourtant pas question d’un seul territoire, mais bien de 54 Etats; tous à des niveaux de préparation très différents.

Ce nouveau virus fait et fera sans doute des victimes dans nos pays, mais nos systèmes de santé – souvent décrits comme fragiles – pourraient paradoxalement être plus résilients dans la gestion d’un tel choc. La majorité de nos professionnels de santé ont fait leurs années de formation, puis pratiqué l’art de guérir dans des contextes endémiques et à ressources limitées. Cela a forgé et développé des réflexes qui sont ailleurs inconnus de nos pairs.

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Par exemple, les messages de prévention, maintes fois ressassés, sont des choses familières pour notre communauté. Lors d’une épidémie de fièvre lassa, comme cela s’est régulièrement produit en Afrique de l’Ouest, dernièrement en Sierra Leone ou au Nigeria, la distance physique et les règles d’isolement sont similaires. Nous avons appris que les bonnes informations, travaillées avec les populations – et non imposées, cassent plus rapidement les chaines de contamination.

Il n’y a pas de monopole de la connaissance! Nos systèmes de santé manquent certes de lits en soins intensifs, de respirateurs, de personnels soignants qualifiés en nombre suffisant pour accompagner les malades qui auront besoin d’être mis sous oxygène. Mais nous avons développé une capacité de résilience et un savoir-faire, à force d’endurer urgences et épidémies. Nous reconnaissons nos fragilités; mais elles sont d’autant opportunités d’innover. Nos systèmes sanitaires sont honnêtes sur leurs capacités, mais face à une telle urgence, nous pouvons augmenter notre capacité et faire un meilleur triage. Nous savons que nous ne pourrons pas sauver tout le monde.

Travailler avec les populations

Il nous faut surtout garder en tête la nécessité de travailler avec les populations. Pour tout ce qui est prévention, préparation, prise en charge, elles doivent prendre part à la réflexion et à l’action.  Il ne s’agit pas simplement de développer une réponse, dans des gestes auto-protecteurs, adaptés à la faible frange de classes moyennes urbaines de la population, mais d’adopter les choix, ensemble.

La question du confinement sera à aborder sous cet angle. Les mesures et autres restrictions mises en place de façon précoce par nos Etats permettent de ralentir la progression de la pandémie et de mieux nous préparer. Elles n’empêcheront pas la contamination, notamment dans nos quartiers populaires et concessions familiales. Elles auront, en plus de cela, un impact économique et social très lourd sur la population qui vit au jour le jour. 

Une révision de l’approche s’impose donc, pour permettre à nos concitoyens de subsister et que chacun renforce les mesures de prévention de base: le lavage régulier des mains, une bonne hygiène respiratoire et le respect des distances physiques, ou encore le port du masque. Les populations devront être accompagnées, les moyens disponibles et pratiques mis en oeuvre. En Côte d’Ivoire, par exemple, nos équipes ont lancé la fabrication locale de masques en tissu, afin de les distribuer aux populations. «Je te protège, tu me protèges»: car, oui, il faut aussi renforcer les solidarités locales pour répondre à la pandémie.

Informer et sensibiliser est primordial dans une épidémie. C’est un droit pour les populations et un devoir pour nous, en tant que médecins et chercheurs. Il faut rétablir un rapport de confiance envers nos concitoyens. Cela signifie que nous avons un devoir de transparence  sur ce que nous faisons, encore plus ici, à voir la vitesse à laquelle la désinformation circule.

Les vaccins sont essentiels

Oui, nous vaccinons des populations de manière préventive. Oui, nous participons à des essais cliniques sur des traitements et vaccins. C’était déjà le cas avant Covid-19, ce le sera après, j’espère, car c’est un acte de santé publique, essentiel pour protéger des populations face à des maladies comme la rougeole, la méningite ou Ebola.

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Pour mémoire, par exemple, le vaccin MenAfrivac contre la méningite A a été introduit en 2009, après plusieurs années d'essais cliniques. On vaccine en masse depuis 10 ans et il n'y a plus eu de flambée épidémique de méningite A dans la région. Certains de nos lecteurs sont peut-être trop jeunes pour s'en souvenir, mais en réalité, la plupart en ont bénéficié. 

Pour éviter toute méfiance, discutons directement avec les populations. Encourageons la solidarité mondiale, pour aller contre tout rejet de l’autre ou toute discrimination, notamment dans l’accès aux traitements et vaccins, lorsque ceux-ci seront disponibles. Si nous voulons permettre qu’un maximum de coureurs aille au bout de cette course de fond, c’est plus que nécessaire.