S’estimant à la veille d’une vague de contaminations à grande échelle et un possible effondrement du système hospitalier, les autorités hongkongaises ont invoqué vendredi une régulation d’urgence pour reporter à 2021 les élections législatives initialement convoquées le 6 septembre prochain. «C’est la décision la plus dure que j’ai eu à prendre ces derniers mois», a déclaré Carrie Lam, la cheffe de l’exécutif, car «si nous procédions comme prévu par le calendrier, nous ne serions pas capables de remplir les conditions pour des élections justes et nous exposerions» les quelque 4 millions d’électeurs. «Cette décision est purement basée sur des considérations de santé publique, pour éviter que l’épidémie n’empire, et non des considérations politiques», a-t-elle assuré alors que l’opposition crie au braquage électoral.

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Ce report survient alors que la région administrative spéciale connaît depuis le 8 juillet une augmentation de 40% de contaminations (dont 90% sont locales) et compte désormais plus de 3200 cas. L’archipel était parvenu à enrayer la chaîne de contaminations grâce à un traçage et des quarantaines obligatoires à l’arrivée mais ne contrôle plus la situation et vient de durcir les mesures de distanciation les plus poussées depuis le début de l’épidémie fin 2019 dans le centre de la Chine. Le port du masque est obligatoire dans les lieux publics, les rassemblements limités à deux personnes et les restaurants interdits de servir en salle le soir.

S’en remettre à Pékin

A cinq semaines des législatives, Carrie Lam dit avoir estimé que les restrictions sur les rassemblements auraient amputé la campagne électorale et que les mesures de quarantaine auraient privé les électeurs basés en Chine continentale ou à l’étranger de leur droit de vote. Ne pouvant organiser un vote électronique, selon elle, les autorités ont choisi de ne pas suivre le modèle de la Corée du Sud ou de Singapour et de décaler le scrutin. Et pour éviter les batailles constitutionnelles liées à ce report, Carrie Lam, dont la légitimité est au plus bas et sa cote de popularité en chute libre à 18%, s’en est remise au pouvoir central à Pékin. C’est lui qui doit donner une argumentation juridique.

Pour l’opposition, il ne fait aucun doute que la manœuvre est avant tout politique. Le député Eddie Chu y voit une «retraite stratégique» du Parti communiste chinois qui veut «éviter à la fois une défaite potentiellement dévastatrice et de nouvelles sanctions américaines s’il continue de disqualifier des candidats» comme il l’a fait jeudi soir. Les autorités ont en effet évincé 12 candidats, dont Joshua Wong et d’autres têtes de liste de la jeune garde démocrate. Parmi les justifications avancées figurent le soutien à l’indépendance ou à l’autodétermination du territoire sur son avenir politique ou le lobbying auprès de gouvernements étrangers, et ce, avant même la promulgation, le 30 juin, de la loi de sécurité nationale imposée par Pékin. La simple objection de principe à cette législation constitue par ailleurs un motif de disqualification.

«Situation kafkaïenne»

Il s’agit de «la fraude électorale la plus scandaleuse dans l’histoire de Hongkong», a dénoncé Joshua Wong, alors que Human Rights Watch évoque une «situation kafkaïenne» et Amnesty International des disqualifications «arbitraires étant donné que la propre justification des autorités indique clairement leur intention de punir les critiques pacifiques et la défense d’opinions opposées». Pour Tiffany Yuen, elle aussi candidate déchue, le plan du camp pro-démocratie de ravir la majorité au parlement «a toujours été de forcer la Chine à révéler son vrai visage» et les disqualifications massives ne font aujourd’hui qu’accélérer le processus de destruction mutuelle, dont le statut spécifique de Hongkong.

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L’ancienne colonie britannique jouit d’un système politique différent du reste de la Chine en vertu du principe «un pays, deux systèmes» censé durer jusqu’en 2047. Les élections législatives constituent le moment électoral le plus fort et l’opposition espérait cette année ravir, pour la première fois depuis 1997, la majorité dans un parlement acquis depuis la rétrocession au camp favorable à Pékin. Lors d’élections locales en novembre dernier – six mois après le début du soulèvement contre un projet de loi d’extradition vers la Chine –, 76,8% des voix exprimées étaient allées à l’opposition. Fort de ce triomphe, le camp pro-démocratie convoitait déjà une victoire aux législatives de septembre. Il y croyait d’autant plus que les quelque 600 000 résidents ayant voté mi-juillet lors des primaires de l’opposition, en dépit du risque sanitaire, lui faisaient croire à une participation soutenue en septembre. Le report des législatives vient ainsi doucher ces espoirs et ouvre beaucoup d’inconnues sur la suite du processus démocratique dans la région administrative spéciale.