Le coronavirus infecte aussi des jeunes. Mais les populations les plus vulnérables demeurent les personnes âgées de 65 ans et plus. Le pays qui connaît le plus grand nombre de vieux du continent est étudié de près: l’Italie. Dans la Péninsule, le Covid-19 a causé à ce jour la mort de près de 5000 personnes. Le pays compte dans sa population 22,8% de plus de 65 ans.

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Octogénaires très touchés

Ces derniers jours, les camions militaires de l’armée n’ont cessé de transporter des cercueils dans la région de Bergame, submergée par les avancées du Covid-19. L’Eco di Bergamo, le journal local, déborde de pages nécrologiques sur «anziani». L’Italie présente une proportion de très âgés bien supérieure à la moyenne. A titre d’exemple, la province de Bergame comptait en 2019 1,1 million d’habitants dont 234 000 de plus de 65 ans (21%), 68 000 de plus de 80 ans et 38 000 de plus de 85 ans. En comparaison, la Suisse, Genève, Fribourg ou Vaud ont des populations de plus de 65 ans se chiffrant respectivement à 18,5%, 16,4%, 15,7% et 16,4%. «L’Arc lémanique est plus jeune que la moyenne européenne», relève Philippe Wanner, professeur de démographie à l’Université de Genève. Parmi les cantons les plus âgés, la palme revient au Tessin (22,6%), Bâle-Campagne (21,9%) et les Grisons (21,3%). Cette catégorie de la population représente 20% au sein de l’Union européenne.

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En Italie, au moins 55% des décès ont été constatés auprès d’octogénaires. Ce sont eux qui ont le plus besoin d’être hospitalisés et le cas échéant d’être aux soins intensifs en raison de systèmes immunitaires affaiblis. La situation est si critique que plusieurs hôpitaux italiens sont contraints de faire un triage dramatique: choisir entre les plus âgés et les plus jeunes. Président de l’Institut national italien de la statistique, Gian Carlo Blangiardo le confie au Temps, dépité: «En Italie, le fait que des soignants doivent choisir qui soigner est vécu comme une terrible injustice. Dans la culture italienne, une vie est une vie, qu’on ait 20 ou 80 ans.»

Le Covid-19 jette une lumière crue sur la réalité démographique non seulement de l’Italie, mais aussi du monde. Selon le rapport «World Population Ageing 2019» des Nations unies, la planète compte 703 millions de plus de 65 ans et plus en 2019. Ce nombre devrait atteindre 1,5 milliard en 2050. Cette frange de la population est passée de 6% du total en 1990 à 9% en 2019 et devrait culminer à 16% dans trente ans, soit une personne sur six. Au sein de l’UE, la part des plus de 80 ans devrait, selon Eurostat, être multiplié par 2,5 entre 2018 et 2100 et passera de 5,6% à 14,6% de la population. Cette progression est due à une espérance de vie qui n’a cessé d’augmenter. En Italie, la forte proportion de plus âgés a aussi une autre cause: la dénatalité marquée. «Le nombre moyen d’enfants par femme y est de 1,29. On est loin du seuil de 2,1 qui permettrait un équilibre générationnel», souligne Alessandro Rosina, professeur de démographie à l’Université catholique de Milan.

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Ce qui étonne les épidémiologistes, c’est le fait que la Corée du Sud est un pays qui souffre d’un même vieillissement de sa population. Mais elle a enregistré jusqu’ici nettement moins de décès dans cette frange de la société. Constat similaire au Japon dont la population est pourtant l’une des plus âgées du monde. Des raisons culturelles et institutionnelles expliquent ces écarts. En Italie, les interactions sociales sont beaucoup plus importantes qu’ailleurs. Elles le sont même entre générations. Patrice Bourdelais, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, avance une autre hypothèse: «Chez les plus de 75 ans, la Corée du Sud a un taux record de vaccinés contre la grippe saisonnière, près de 75%. On a d’ailleurs un peu le même taux en Allemagne et en Angleterre, alors qu’en France ce taux chute à 48%. Or une telle couverture anti-grippale peut expliquer en partie une mortalité plus faible.» Des systèmes immunitaires épargnés par la grippe résisteraient donc un peu mieux au coronavirus.

Système social

Pour Gian Carlo Blangiardo, le Covid-19 ne va pas transformer la structure sociale de l’Italie: «Il faut mettre les choses en perspective. Il y a aujourd’hui près de 5000 morts en Italie dus au coronavirus. Au cours des trois premiers mois de 2020, 150 000 personnes sont décédées en Italie de toutes les autres causes de mortalité. Le Covid-19 n’induira pas un changement de la structure générationnelle du pays.» Alessandro Rosina nuance toutefois: «L’Italie est l’un des pays ayant la plus grande proportion de vieux qui vivent seuls, à proximité des enfants. L’impact du coronavirus sera important sur le plan social. Le Covid-19 va rendre les plus âgés encore plus isolés et affaiblir l’aide qu’ils apportent, laquelle constitue la pierre angulaire du système social informel italien.»

Les épidémies ne touchent pas toujours les mêmes couches de la population. Comme le rappelle Patrice Bourdelais, certains virus ont touché plus fortement les jeunes: «Ce fut le cas avec la grippe asiatique (H2N2) entre 1956 et 1958, qui a fait entre 3 et 4 millions de morts, surtout des jeunes. A contrario, on a constaté une sous-mortalité chez les plus de 70 ans. La raison? C’est une population qui avait déjà vécu une grande grippe à la fin du XIXe siècle et qui avait encore des anticorps.» La grippe espagnole de 1918, qui avait fait quelque 50 millions de morts, n’avait pas épargné les jeunes. Avant l’apparition de vaccins, les grandes épidémies de variole, de diarrhées infantiles, de coqueluche, de scarlatine ou de rougeole ont toutes eu un impact particulièrement violent auprès des enfants, ajoute Patrice Bourdelais.

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Quel sera l’impact du Covid-19? Au-delà de la question économique, difficile d’avancer des hypothèses. Patrice Bourdelais remonte à la grippe espagnole: «L’épidémie avait alors provoqué une accélération des politiques d’hygiène publique. On avait vu apparaître de nombreux dispensaires dans l’entre-deux-guerres pour traiter par exemple des patients atteints de tuberculose.» Avec le Covid-19, certains espèrent une vraie remise en question de la manière de se préparer à une future pandémie.

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