C’est l’un des plus grands centres pénitentiaires d’Afrique et aussi l’un des plus insalubres. La prison centrale de Makala à Kinshasa a été construite juste avant l’indépendance, dans les années 1950. Elle était destinée à accueillir 1500 détenus. Elle en compte désormais 8000, soit plus de cinq fois sa capacité initiale.

L’accès – comme dans la plupart des prisons en République démocratique du Congo (RDC) – y est extrêmement limité, voire impossible, pour les journalistes. Mais grâce à leurs téléphones portables, certains détenus témoignent des conditions de vie éprouvantes à l’intérieur.

«Dormir à tour de rôle»

«Dans un dortoir qui peut contenir 15 personnes, on y loge 100 personnes, confie Léon*, à l’élocution lente mais précise. Il y a des gens qui n’ont même pas la place de s’allonger. Ils passent la nuit assis, d’autres même debout. Ils dorment à tour de rôle.»

Sur une vidéo filmée par un détenu, on voit des prisonniers torse nu, couchés tête-bêche dans une cellule aux murs décrépits, leurs affaires suspendues grâce à des crochets. Sur le sol en béton recouvert de poussière, des tissus élimés aux couleurs délavées font office de matelas ou d’oreillers. En guise de fenêtre, deux petites lucarnes avec des barreaux, sans rideaux ni moustiquaire.

«La journée, il fait souvent très chaud, poursuit Léon, on suffoque. Quand les gardes viennent nous voir, ils se bouchent le nez car l’odeur de sueur mêlée à celle des latrines juste à côté est insupportable.»

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Au manque d’espace s’ajoute l’accès difficile à l’hygiène, aux soins et même à la nourriture. En RDC, le repas donné aux prisonniers s’appelle vungule, une déformation de «vous mourrez»: un mélange peu ragoûtant de maïs et de haricots. «On rajoute un peu d’huile de palme et on laisse cuire pour en faire une bouillie», explique Joseph*, détenu depuis deux ans. Un maigre repas quotidien qui peine à calmer la faim: sur les photos, les visages sont émaciés, les corps sont frêles. Selon la Mission des Nations unies pour la stabilisation de la RDC (Monusco), au moins 46 détenus sont morts de malnutrition à Makala depuis le début de l’année.

Lors d’une visite à Kinshasa en janvier, Michelle Bachelet, la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, s’inquiétait du nombre de décès en hausse dans les prisons congolaises. Une crainte qui n’a fait que s’amplifier avec l’arrivée de la pandémie de Covid-19: 145 détenus ont déjà été infectés à la prison militaire de Ndolo, également située à Kinshasa.

Record de surpopulation carcérale

«Si l’épidémie atteint la prison centrale de Makala ou les autres prisons du pays, ce sera un désastre», lance Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale de Human Rights Watch. L’ONG a publié en avril un rapport alarmant sur le risque de propagation «catastrophique» du coronavirus dans les centres de détention congolais. Car la RDC bat des records en termes de surpopulation carcérale: le taux d’occupation est de 461% à Kinshasa, et jusqu’à 600% à Goma, dans l’est du pays, contre 200% en moyenne pour le reste du continent, selon les chiffres du Comité international de la Croix-Rouge.

A ce jour, plusieurs autres pays africains ont enregistré des cas de Covid-19 dans leurs prisons, malgré des taux d’occupation beaucoup plus faibles: plus de 170 cas, dont deux morts dans six prisons en Afrique du Sud et 300 cas au total dans les centres de détention au Maroc. Mais les statistiques fiables sont difficiles à obtenir, car peu de pays ont les capacités de dépister leurs détenus.

Personnalités de haut rang derrière les barreaux

Face à la menace, le gouvernement congolais promet un «désengorgement» des prisons. Depuis mars, 2000 détenus ont déjà été remis en liberté par les magistrats et des milliers d’autres pourraient suivre: «Il faut diminuer la population carcérale pour que ceux qui restent vivent dans de bonnes conditions», insiste Célestin Tunda Ya Kasende, le ministre congolais de la Justice.

Pour y parvenir, le gouvernement souhaite notamment libérer les détenus pouvant bénéficier d’une remise en liberté conditionnelle ou provisoire. Et ils sont nombreux: selon Human Rights Watch, 71% des prisonniers congolais sont toujours dans l’attente d’un procès. Parmi eux, certaines personnalités de haut rang, comme Vital Kamerhe, le directeur de cabinet du président Félix Tshisekedi, incarcéré depuis le 8 avril et accusé d’avoir détourné près de 51 millions de dollars de fonds publics.

Reste encore à limiter l’arrivée de nouveaux détenus: chaque semaine, des dizaines sont amenés à Makala, sans avoir été testés. «Il y a encore trop de détentions provisoires, concède le ministre de la Justice. Tous les gens qui sont interpellés par la police judiciaire ne méritent pas nécessairement d’être arrêtés, surtout pour des délits mineurs.»

Plusieurs organisations, dont l’ONU, demandent également aux autorités plus d’efforts pour garantir un meilleur accès aux soins et à la nourriture dans les prisons. Selon Aziz Thioye, directeur du Bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l’homme en RDC, «les mesures de désengorgement répondent à une urgence, mais il faut investir massivement dans les structures existantes et améliorer durablement les conditions de détention».

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*Les prénoms ont été modifiés