Le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres l’a souligné ces derniers jours. La pandémie de Covid-19 constitue une «crise économique, une crise sociale, une crise humaine». Avant d’ajouter: «Elle devient de plus en plus une crise des droits humains.» Depuis que nombre de pays ont décidé d’appliquer des mesures d’exception pour combattre la propagation du nouveau coronavirus, lequel a déjà infecté près de trois millions de personnes et tué plus de 207 000 autres à travers le globe, les dérapages se multiplient.

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Droits indérogeables

Haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Michelle Bachelet met en garde: «L’urgence ne doit pas être une arme utilisée par les gouvernements pour écraser la dissidence, contrôler la population, voire se maintenir au pouvoir.» La Chilienne rappelle les conditions que doit remplir un état d’urgence: les mesures prises doivent être «nécessaires, proportionnelles et non discriminatoires. Elles doivent aussi être limitées dans le temps et des garde-fous solides doivent être mis en place pour prévenir les excès.» Mais la haut-commissaire précise: il y a des droits auxquels on ne peut déroger en aucune circonstance. C’est le cas du droit à la vie, de l’interdiction de la torture et de mauvais traitements et le droit à ne pas être soumis à la détention arbitraire.

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Georgette Gagnon est elle aussi inquiète: «Il y a une culture toxique du confinement dans certains pays.» Directrice des opérations de terrain au Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme (OHCHR) à Genève, elle relève que dans certains pays les forces de sécurité et de police ont abusé de leur pouvoir pour mettre en œuvre des politiques de confinement imposé ou des couvre-feux. Elles ont parfois aussi procédé à des détentions arbitraires qui violent gravement les droits fondamentaux. Au Nigeria, relève Georgette Gagnon, entre mars et avril, 18 morts ont été recensés en raison de telles dérives.

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Au Kenya, 151 plaintes ont été déposées par des citoyens. Les mesures sanitaires prises par le pouvoir kényan sont censées protéger la santé. Or les méthodes répressives de la police ont davantage tué (20 personnes) que le coronavirus lui-même à ce moment (7 personnes). L’Afrique du Sud n’est pas épargnée. Georgette Gagnon y décrit un usage excessif de la force, notamment dans les townships. «Des gens qui ne respecteraient pas le couvre-feu sont envoyés de force dans des centres pour être mis en quarantaine. Près de 17 000 personnes ont été arrêtées.» Aux Philippines, dirigés d’une main de fer par Rodrigo Duterte, où 120 000 individus ont été arrêtés pour ce qui apparaît comme des violations du couvre-feu, «on constate une approche très militaire de la riposte au Covid-19», ajoute-t-elle. Le Sri Lanka semble appliquer le même type de politique oppressive. «Tirer sur quelqu’un, l’emprisonner ou abuser de lui en raison d’une violation du couvre-feu parce qu’il était en quête désespérée de nourriture est inacceptable et illégal», s’emporte Michelle Bachelet.

Requérants d’asile expulsés

Georgette Gagnon précise que le Haut-Commissariat est en contact avec les autorités chinoises bien qu’il ait un accès limité aux données relatives à la Chine. Sont épinglées la censure des lanceurs d’alertes, les intimidations, les arrestations de médecins, journalistes et défenseurs des droits humains. «Il importe de ne pas contrer les fausses informations par de la censure mais par des informations précises», ajoute Peggy Hicks, directrice de l’engagement thématique au OHCHR. Et de cibler aussi les Etats-Unis, relevant que le Covid-19 ne justifie pas l’expulsion de requérants d’asile, ni l’emprisonnement de masse très propice à la propagation du virus.

Le patron des Nations unies Antonio Guterres est catégorique: aujourd’hui, en pleine crise sanitaire, se construit aussi l’avenir. Les droits humains doivent faire partie intégrante de la riposte des Etats au Covid-19.